Commémoration des attentats de janvier à la télévision : sommes-nous prêts à revoir ces images ?

Commémoration des attentats de janvier à la télévision : sommes-nous prêts à revoir ces images ?

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TERRORISME - Toute la semaine, politiques et médias commémorent les attentats de janvier 2015, qui ont fait 17 morts. Mais alors qu’une nouvelle attaque a eu lieu en novembre, revoir ces images n'est peut-être pas sans conséquence sur notre psychisme. Le point avec le psychanalyste Michaël Stora, cofondateur de l'Observatoire des mondes numériques en sciences humaines (OMNSH).

La tuerie de Charlie, l'assassinat de Montrouge, la prise d'otages de l’Hyper Casher, c’était il y a un an. Les 7, 8 et 9 janvier 2015, les Français découvraient derrière leur télé l’horreur : ces tueurs qui avaient surgi et frappé froidement.

Un an après, voici l’heure des commémorations médiatiques et politiques. Pose de plaque, plantage d’arbre, concert place de la République,  tout est orchestré jusqu’à dimanche . Un passage quasiment obligé. Sauf qu'entre-temps, il y a eu les attaques du 13 novembre, les 130 morts, et à nouveau un véritable traumatisme général. Les plaies se sont rouvertes.

Alors que les télévisions reviennent en boucle sur les attentats de janvier 2015, sommes-nous prêts à revoir ces images et la violence qu'elles véhiculent ?  Eléments de réponse avec Michaël Stora, psychologue et psychanalyste.

Est-il normal de n’avoir pas forcément envie de se replonger dans les commémorations des attentats de janvier 2015 ?
C'est symbolique : en général, un an, c’est le temps qui est évoqué pour faire un deuil. Cette durée est même quasi-biblique. Même si on sait que cela peut être beaucoup plus long pour des gens qui ont vécu ces événements douloureux. En cela, il ne paraît pas malsain ou morbide de marquer le coup un an après. C’est même presque un passage quasi-obligé dans le calendrier politique et médiatique.

Mais entre-temps, ont survenu les attentats du 13 novembre dernier. Cela fait à peine un mois et demi. Même si les Français l’ont vécu et le vivent différemment, il y a encore des gens qui, au quotidien, sont sous le choc. Et il est évident que pour tous ceux qui ont perdu quelqu’un, il est vraiment trop tôt pour banaliser la chose. En cela, reparler des événements de janvier, revoir ces images passer en boucle, va sans doute réveiller des douleurs, des angoisses, un sentiment d’insécurité. Cela me paraît normal.

Comment échapper à ces souvenirs qui risquent de ressurgir ?

En matière de deuil, je pense à une pratique de la religion juive : lorsque l’on perd quelqu’un, la religion interdit d’aller sur sa tombe pendant plus d’un mois, pour éviter cette mortification. Libération, Le Monde, ont fait presque tous les jours des portraits de ces victimes anonymes de novembre. Parfois, j’ai évité de les lire, parce que c’est trop dur. D’autres personnes, peut-être plus éloignées des tragédies, ont eu tendance à se nourrir des centaines d’images qui ont été diffusées en boucle sur les écrans. Mais ce sont des images qui n’ont plus rien d’empathique, ni de rapport à l’humain. C’étaient juste des images choc, terriblement inquiétantes. Elles sont consommées dans une tendance anti-dépressive : les personnes se nourrissent de cela, avec une tendance à la mortification. Ce n’est pas toujours très sain. Il vaut mieux éviter, éteindre à un moment sa télé, au risque de se retrouver seul face à soi-même.

Est-il d'ailleurs normal que l’on réagisse différemment entre ces deux attentats ?
Ce sont deux choses totalement différentes. Les attentats contre Charlie ont touché des fondements politiques et symboliques de notre société française, notre liberté d’expression, le droit à la caricature, et a atteint des personnages que chacun d’entre nous connaissait souvent depuis l’adolescence. Mais il est évident que cela nous a atteints à des niveaux bien moins intimes que les attentats de novembre.

Le sentiment d’identification avec les 130 victimes est beaucoup plus puissant qu'en janvier : cette fois-ci, ce ne sont pas des personnalités qui ont été visées. Tout un chacun est mortel. Et comme nous vivons dans une société narcissique, et donc par nature dans le déni de toute confrontation à l’idée de mort, le choc a été violent. Pour certains de mes patients, d’ailleurs, qui ont vu les gens se faire tuer, cela tient du vrai traumatisme de guerre. On réalise aussi aujourd’hui, sans être paranoïaque, que tout cela n’est pas fini. On sait que beaucoup d’attentats ont été déjoués, que des gens qui pètent les plombs, qui se radicalisent, deviennent dingues. Et cela risque d’arriver de plus en plus.

Mais faut-il échapper totalement à ces commémorations ?
Se rappeler qu’il y a eu les attentats en janvier, les revivre, peut rester un passage difficile. Mais
il faut aussi savoir qu’il n’y a rien de pire que le déni pour aller mieux. Les gens ont besoin d’exprimer leurs souffrances, besoin de se retrouver, pour aller mieux. Comme de nombreuses personnes qui ont été au cœur des événements, beaucoup de journalistes m’ont par exemple raconté qu’ils avaient subi de mini-traumatismes. Mais leurs caméras, stylos ou micros leur ont permis d’être actifs, et non totalement passifs, comme la plupart de nos contemporains, qui ont totalement subi les événements, et sont donc restés traumatisés. Pour être un actif, partager, il y a eu ce défoulement sur les réseaux sociaux, ces messages de soutien, d’hommages. Cette expression, même en ligne, en novembre, a été très saine à mon sens.

Comment, alors, trouver un juste équilibre ?
Côté médias, j'espère que les images qu’on va voir tourner cette semaine, celles de la tuerie de Charlie et de l’HyperCacher, ne seront pas des images brutes, violentes gratuitement, mais des images commentées, qui amènent à plus de sens. Côté spectateur, il ne faut pas hésiter, je le répète, à éteindre sa télé de temps en temps, à parler, parler et reparler.

Aujourd’hui il y a aussi de plus en plus de tentatives de la part des politiques ou des institutions de décrypter, d’expliquer, de faire de la prévention sur la radicalisation ou des conférences sur le djihadisme. Pour ça, on fait appel aux experts. Leur parole va aider peu à peu à mettre des mots et du sens sur ces actes aussi violents. C’est aussi aux médias, aux politiques de donner la parole à ceux qui peuvent mettre du sens sur ces actes-là.

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