"Comment était-elle habillée ?", "Pourquoi elle n'a pas porté plainte ?"... : la "culture du viol", c'est quoi exactement ?

ON FAIT LE POINT - Alors que de nombreuses femmes victimes de harcèlements ou d'agressions sexuelles prennent la parole sur les réseaux sociaux, une réaction revient de manière récurrente : "Mais pourquoi elle n'a pas porté plainte ?, "Pourquoi elle n'a rien dit ?". Des questions qui prouvent que la culture du viol a encore de beaux jours devant elle. On revient sur cette expression militante qui s'impose aujourd'hui comme un concept solide.

C'est une expression que vous avez peut-être entendue, sans trop savoir à quoi elle correspond. En ce moment, alors que dans le sillage de l'affaire Weinstein, les témoignages de viols, d'agressions sexuelles et de harcèlement se multiplient partout, elle est sur toutes les lèvres. Mais qu'est-ce que c'est, exactement, "la culture du viol" ? En fait l'expression remonte aux années 1970. C'est la traduction littérale du concept de "rape culture", né dans les milieux féministes radicaux américains. 


Leurs travaux démontrent l'existence d'un imaginaire collectif, voire d'un mythe réducteur autour du viol, qui contribuerait à tronquer la réalité des violences sexuelles. Selon cette définition, voilà pourquoi on imagine souvent un viol comme le fait d'un inconnu au fond d'une ruelle sombre et déserte alors même que les études le prouvent : 90% des femmes victimes de viol ou de tentative de viol connaissent leur agresseur. 

Culpabilisation et déni

Mais pour affiner cette définition, nous avons posé la question à Alice Debauche, maîtresse de conférences en sociologie à l'université de Strasbourg. Elle reconnaît qu'il s'agit d'une "notion peu mobilisée par les chercheurs en sciences sociales" et bien plus présente, encore aujourd'hui, "dans les sphères militantes et féministes". Si le concept reste flou, on peut néanmoins selon elle définir la culture du viol comme "un ensemble de représentations, de systèmes, d'organisations qui autorisent les viols en culpabilisant les victimes et en organisant le déni autour des violences sexuelles".

"Pourquoi elle n'a pas dit non?", "Comment elle était habillée ?", "Est-ce qu'elle avait bu ?"... Ces questions en réaction au témoignage de femmes victimes, vous les avez peut-être entendues, cautionnés ou même prononcées. Pourtant, elles sont autant de "conséquences directes de la culture du viol", explique la chercheuse. Toutes contribuent à jeter systématiquement un voile pudique sur la réalité des violences sexuelles et à culpabiliser la victime... plutôt que l'agresseur. "Rien que sur le hashtag #balancetonporc, où apparaissent depuis dimanche des témoignages de violences, on le voit bien, reprend Alice Debauche. On demande toujours à la femme pourquoi elle n'a pas porté plainte, pourquoi elle n'a pas réagi autrement, ce qui relève d'une méconnaissance totale de ce qu'est vraiment une agression ou un viol."

La culture du viol, c'est mettre en doute la parole de la victimeMarlène Schiappa

Suite au suicide de David Hamilton (le photographe que Flavie Flament accuse de l'avoir violée lorsqu'elle avait 13 ans), le 25 novembre 2016, celle qui est devenue ensuite Secrétaire d'Etat chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, a publié un essai (Où sont les violeurs ? Editions de l'Aube) sur la culture du viol. Dans lequel elle décrit ainsi ce phénomène : "La culture du viol, c’est permettre à un homme de publier et de vendre des photos de femmes mineures dénudées et dans des positions sexuées pendant des années. La culture du viol, c’est, lorsque la victime dénonce le viol qu’elle a subi, mettre en doute sa parole, même si d’autres femmes témoignent. La culture du viol, c’est laisser le violeur violer beaucoup, vivre longtemps, choisir le moment de sa mort. La culture du viol, c’est rendre responsable la victime du viol du suicide de son violeur, alors que l’on ne le rendait même pas responsable, lui, du viol commis !"

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Le plan de lutte de Marlène Schiappa contre les violences sexuelles

On retrouve toujours la même idée : celle selon laquelle la parole de la victime est mise en doute, au profit de l'impunité du violeur. Une théorie qui est malheureusement appuyée par les chiffres. Aujourd'hui, en France, on estime à 84.000 le nombre moyen de femmes victimes de viol ou de tentatives de viol, chaque année. Or selon l'Observatoire national de la délinquance et des répressions pénales (ONDRP), une femme sur dix seulement finit par porter plainte. Pour lutter contre ces chiffres noirs et, par conséquent, contre la culture du viol, la chercheuse Alice Debauche préconise, au-delà d'une réponse pénale, "une éducation à l'égalité dès le plus jeune âge". "Tous ces témoignages sur les réseaux sociaux semblent montrer une prise de parole assez massive, mais si elles ne sont pas suivies de mesures politiques fortes, cela ne peut pas changer."

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