Comment Michel Cardon, un des plus anciens détenus de France après 40 ans en cellule, est sorti peu à peu de l’oubli

Comment Michel Cardon, un des plus anciens détenus de France après 40 ans en cellule, est sorti peu à peu de l’oubli

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L'HISTOIRE - Le tribunal d’application des peines de Lille se penchait ce jeudi sur une histoire particulière : celle de Michel Cardon, détenu incarcéré depuis 40 ans à Bapaume, et qui semble avoir été oublié par l’administration pénitentiaire.

"Il faut croire au matin. Et ne pas croire que la nuit est définitive. #FreeMichelCardon." Voilà un tweet qui peut paraître énigmatique pour qui ne connaît pas l’histoire, postée ce jeudi matin par Me Eric Morain. 


Michel Cardon. Le nom ne vous dit rien ? A priori, vous n’êtes pas le seul. Michel Cardon est en effet l’un des plus anciens détenus de France : il est emprisonné depuis 40 ans et 4 mois et... un peu oublié derrière les barreaux. Et depuis cet été, cet avocat se bat pour le faire sortir de l'oubli... et de prison. 

Est-il en passe de réussir ? Quoi qu'il en soit, le tribunal d'application des peines d'Arras se penchait ce jeudi sur une demande de libération conditionnelle. Le parquet a requis sa mise en liberté. La décision a été mise en délibéré au 30 mars. Plus que quelques jours avant de savoir si le combat a porté ses fruits.


Depuis quelques mois, Me Eric Morain s'évertue à faire connaître l'histoire de Michel Cardon. Et pour le faire revivre aux yeux du grand public, rien de tel que les réseaux sociaux. Depuis quelques mois, l'avocat raconte ainsi sur Twitter son combat, et publie des extraits de procès-verbaux de l'époque. Les documents sont jaunis, les agrafes ont rouillé. 

L’affaire date d’un temps que les moins de 20 ans ne connaissent sans doute pas. C’est une affaire de cambriolage qui a mal tourné, à Amiens. Dans la nuit du 25 au 26 octobre 1977, deux jeunes hommes, Jean-Yves Defosse, 29 ans, et Michel Cardon, 26 ans, s’introduisent chez René Roullet, un retraité invalide de 64 ans, chemin de la Flaque. Ils veulent lui voler ses économies. Mais le plan dérape : l’homme se réveille. Les garçons ne trouvent rien, veulent savoir où est sa cachette. Le vieil homme refuse, ils le torturent à mort. Ils s’enfuient, à peine 200 francs en poche (ce qui ferait environ 115 euros aujourd'hui). Ils sont rapidement interpellés, ils avouent. 


Lors du procès, deux ans plus tard, le duo échappe à la peine de mort, mais est condamné à la prison à perpétuité. Michel Cardon va purger sa peine à la prison de Bapaume, dans le Nord-Pas-de-Calais. Et a été oublié. Petit à petit, ses proches semblent s’être détournés de lui. Et l’homme s’isole peu à peu. Au point de quasiment disparaître de la mémoire de l’administration pénitentiaire.

Première visite après 38 ans de prison

Michel Cardon a 67 ans aujourd’hui. Il aurait pu bénéficier, depuis des années de cela, d’un aménagement de peine. Légalement, il pouvait en effet demander une demande de libération conditionnelle au bout de 20 ans (donc en 1997). Mais rien ne s’est passé. Oublié de l’administration pénitentiaire, et du public. Discret, Michel Cardon semble avoir été petit à petit oublié derrière son numéro d’écrou 714. Il a bien fait deux demandes de libération conditionnelles, en 2005 et 2007, qui n’ont jamais abouti. 


C’est en fait un enchaînement de circonstances qui va faire que l’homme va petit à petit sortir de l’ombre. En 2016, un détenu, Benoit, sort de prison. Il a été incarcéré à Bapaume entre 2008 et 2015, et a partagé la vie de Michel. Benoit rend visite de temps en temps à son ancien co-détenu. Il est son seul contact avec le monde extérieur. Benoit veut alerter sur le sort de Michel, et raconte son histoire à La Voix du Nord, via une association de visiteurs de prison, qui en août 2016, écrit un article sous le titre "Il reçoit sa première visite au parloir après 38 ans de prison". "Il était seul, déprimé, alors je lui apportais tous les jours du café dans sa cellule, raconte encore Benoit, dans La Croix. "Je ne sais pas trop pourquoi il a baissé les bras car il avait son caractère, mais il a été cassé par toutes ces années. Il ne parlait pas beaucoup." Une situation si critique, que "Benoit ne souhaite cela à personne, même à son pire ennemi", d’après La Voix du Nord, à l’époque. 

Pas en bonne santé

Par quelles voies passe cet article ? Quels chemins emprunte-t-il pour atteindre la capitale ? Quoi qu’il en soit, un avocat parisien, Me Eric Morain, tombe dessus. Et est profondément ému par la situation du détenu. Il lui écrit une "lettre à Michel", publiée par la Gazette du palais. Me Eric Morain : "J’ai mal dormi à cause de vous Michel. Vous avez surgi du néant pénitentiaire grâce à votre ami 'Benoît' et à cet article de La Voix du Nord", écrit-il. "J’ai rapidement calculé : vous aviez 27 ans quand vous êtes entré en prison. C’était en 1978. Alors j’ai recalculé pour être sûr. 27 ans... On n’est pas sérieux quand on a 27 ans. Pas tellement plus en tout cas qu’à 17 ans comme disait le poète." L’avocat pose la question : "Alors si on peut faire quelque chose pour VOUS SORTIR DE LÀ, dites-le nous. D’une manière ou d’une autre. Et vite parce que le temps presse. En attendant, je vais essayer de vous écrire à Bapaume, j’espère que nous serons nombreux aussi à le faire."


Michel Cardon a dû lui répondre, puisque Me Eric Morain est allé le voir. Devenant le second visiteur du prisonnier oublié. L'avocat a déposé une demande de libération, puis une grâce présidentielle en février dernier. Sans réponse pour l'instant. Mais le dossier oublié a fini par remonter, et le tribunal d'application des peines a donc mis sa décision en délibéré au 30 mars. Les premiers avis peuvent laisser espérer une libération : la Commission pluridisciplinaire des mesures de sécurité, l'Administration pénitentiaire et les Services pénitentiaires d'insertion et de probation ont tous trois rendus des avis favorables. 


C'est aussi que le temps finit par presser : Michel Cardon a 67 ans, est n'est pas en bonne santé. Il a perdu l'usage d'un oeil et d'une oreille, a des problèmes cardiaques. Et devra de toute façon, s'il sort un jour, se faire accompagner médicalement et psychologiquement. Pour se réinsérer dans une vie après 40 ans passés en prison. 

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