Comment répliquer à votre ami Julien qui croit dur comme fer aux théories du complot ?

DirectLCI
PAROLES CONTRE PAROLES - Peut-être en avez-vous déjà fait l'expérience lors d'une discussion enflammée avec un proche : les théories du complot sont difficiles à contrer, les personnes qui y croient déroulant souvent une foule d’arguments allant dans leur sens. Comment en parler sans s'écharper ? LCI vous donne quelques pistes pour éviter le choc frontal et essayer de pointer la logique, souvent bancale, de ces théories.

C’est une constante de toutes les théories du complot : elles sont irréfutables. Il est en effet souvent difficile, dans une conversation, de donner tort à l'interlocuteur qui les défend. Pour Gérald Bronner, spécialiste des croyances, la raison est très simple : "La personne en face de vous accumule une montagne d’arguments ou d’anomalies, aidée par Internet qui favorise la présence de masses colossales de données sur le sujet en question", explique le sociologue. "Et à ses yeux, c’est cette accumulation d’arguments qui rend la chose irréfutable." 


Cet empilement de "preuves" - de la plus loufoque à la plus troublante - a un double effet : celui, d’abord, de semer la suspicion : tout ne peux pas être faux. "Cela crée aussi une forme d’intimidation", ajoute Gérald Bronner. Avant de pousruivre : "Ceux qui sont porteurs d’une théorie du complot peuvent gagner dans un débat ouvert. Même moi, je vais perdre la face dans un débat, car même si je sais que c’est faux, je ne me suis jamais penché sur les arguments. Et pour quelqu’un qui nous regarde, il n’est pas idiot d’être plus convaincu par celui qui en assène le plus." Car c'est aussi cela, selon lui, le problème d'internet : "Cet espace dérégulé de l’information fait la part belle à tous ceux qui sont très motivés à faire valoir leurs idées." Et donc aux tenants de la théorie du complot, quand les autres ne prennent pas le temps de chercher à aller prouver des théories qu'ils estiment vraies.

C'est contre-productif d'asséner : "Tout ce que vous dites est faux"Sophie Mazet, enseignante

Comment, alors, répliquer à quelqu’un qui défend des théories du complot ? Ce n’est pas si facile. Pour Sophie Mazet, professeur en lycée en Seine-Saint-Denis et auteure d’un Manuel d’autodéfense intellectuelle, "cela ne sert à rien d’attaquer bille en tête, de dire 'ce que vous dites est faux'". "Ce serait contre-productif", explique-t-elle à LCI. Elle-même régulièrement confrontée à des élèves adhérant aux théories conspirationnistes, l'enseignante souligne qu'il est "difficile" de discuter avec eux dans ce cas, car "ils voient le monde comme ça. Ils vivent déjà dans une réalité qui n’est pas la même que la nôtre."


Un groupe de chercheurs australiens et américains s’est penché, dans une étude publiée en 2012 dans Psychological Science in the Public Interest et intitulée "Misinformation and its correction. Continued influence and successful debiaising", sur la "désinformation et sa correction". Sur la base de ces constatations, ils donnaient plusieurs manières de répliquer à des interlocuteurs croyant dur comme fer à une ou plusieurs théories du complot :

  • 1Ne pas répéter les faux arguments

    Il faut d’abord, selon ces chercheurs, éviter de répéter les arguments que l’on veut contrer et, à l’inverse, n’énoncer que les arguments que l’on veut faire valoir. En n'hésitant pas à les ressasser. L’idée est d’éviter de rendre les gens encore plus accoutumés à ces désinformations, et ainsi de risquer un "retour de flamme de familiarité" : le fait d’entendre sa théorie répétée la rend plus familière à votre interlocuteur, et a ainsi tendance à le renforcer dans son idée.

  • 2Prévenir que l'on va énoncer une fausse croyance

    Dans la conversation, avant de mentionner toute fausse croyance, mieux vaut "fournir un avertissement explicite pour s'assurer que les gens sont sur le plan cognitif et moins susceptibles d'être influencés par la désinformation". Prévenir que ce qu’on va énoncer est faux, donc, et le ressasser.

  • 3Développer des arguments forts, clairs

    Pour contrer le discours, mieux vaut utiliser peu d’arguments, mais des explications simples énoncées avec force, dans un langage le plus accessible possible. "Utilisez un langage clair et des graphiques s'il y a lieu. Si le mythe est plus simple et plus convaincant que votre démystification, il sera cognitivement plus attrayant", écrivent les chercheurs. Les différentes études ont en effet montré que les gens préfèrent les explications simples. Et si la vision alternative que vous présentez à votre interloctuteur est beaucoup plus complexe, il pourra avoir tendance à la rejeter, car étant moins attrayante.

  • 4Se placer dans la même logique

    Essayez d’identifier la vision du monde qu’a votre interlocuteur, quelles sont les lacunes dans son système de croyances. Bien cerner, pour savoir comment se placer. "Déterminez si votre contenu peut menacer la vision du monde et les valeurs de votre auditoire", préconisent les chercheurs. En essayant, donc, de ne pas attaquer de front. Mieux vaut se placer sur le terrain de celui à qui vous vous adressez. Et donc, si vous devez présenter des éléments qui menacent sa vision du monde, réduire l'effet de retour de bâton en présentant votre contenu d'une manière qui confirme celle-ci. Par exemple, en ciblant les opportunités et les avantages potentiels plutôt que les risques et les menaces. Ainsi, si votre interlocuteur écologiste est convaincu que les nanotechnologies sont nocives, mieux vaut essayer d’insister sur leur utilisation dans la protection de l’environnement. Et ainsi tenter de disqualifier les sources de sa fausse croyance. Une fois sa vision du monde démontée, il faut fournir une autre explication, pour remplir le vide laissé par la démystification.

  • 5Ne pas se moquer

    Et toujours, toujours, il faut préserver l’estime de soi de celui qui vous parle. Lui donner l’impression qu’on le voit comme un crédule un peu béta ne le rendra pas perméable à votre discours. A l’inverse, mieux vaut discuter aveclui de sa vision, lui faire parler de ses valeurs sur le sujet.

Il faut cultiver l’humilité et le manque de certitudeSophie Mazet, enseignante et auteure d'un Manuel d'autodéfense intellectuelle

A un niveau plus global, une stratégie préventive est particulièrement approuvée par la plupart des chercheurs en pointe sur le sujet : le développement de l’esprit critique. C’est ce que Sophie Mazet a mis en place depuis 2010 via un cours dispensé dans son lycée de Seine-Saint-Denis. "Pour rétablir les faits, même en tant que citoyen, on a besoin d’avoir des armes critiques, fait-elle valoir. Et on n’est pas assez formé à cela, alors que tout le monde en a besoin." 


Dans son cours, l'enseignante ne s’en prend pas directement aux théories du complot ou fake-news. "On les aborde plutôt en fin d’année, quand on a déjà appris à repérer et démonter les arguments fallacieux, les sophismes, les biais cognitifs... Les élèves sont ensuite plus à même de l'appliquer aux théories du complot." Car selon elle, les principales armes pour lutter contre les théories du complot sont "l’humilité et le manque de certitude. Comme disait le journaliste Thomas Huchon, c’est penser contre soi-même. Car à l’inverse, les conspirationnistes sont des gens qui ne doutent pas, qui prétendent savoir toute la vérité."

Sur le même sujet

Plus d'articles

Lire et commenter