Consignes de Blanquer aux instits : "Être enseignant, ce n'est pas remplir une check-list"

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APPRENTISSAGE - Le ministre de l'Éducation nationale Jean-Michel Blanquer a détaillé ce jeudi ses instructions sur l'apprentissage de lecture. Pour le secrétaire général du syndicat d'inspecteurs académiques SNPI-FSU, Paul Devin, le ministre "tente d'instrumentaliser l'opinion publique" pour imposer sa "conception très conservatrice" de l'enseignement, contre le consensus scientifique actuel.

Une dictée quotidienne de 10 à 15 minutes, deux exercices d'écriture quotidiens de 15 minutes, 3 heures de grammaire et de vocabulaire par semaine. Les "recommandations" du ministre de l'Éducation nationale Jean-Michel Blanquer se veulent très précises, et excluent notamment le recours à une méthode dite "mixte" pour l'apprentissage de la lecture.


Paul Devin, le secrétaire général du SNPI-FSU (Syndicat national des personnels d'inspection) revient sur ses annonces pour LCI. Selon ce représentant des inspecteurs de l'Éducation nationale, le ministre se trompe sur le diagnostic et sur le remède. 

LCI : Jean-Michel Blanquer affirme que de nombreux élèves apprennent à lire avec une méthode "mixte" - entre méthode globale et syllabique - qui est inefficace. Faites-vous le même constat ?

Paul Devin : Tout dépend de ce qu'on appelle la méthode mixte. Voici mon constat : aujourd'hui, les élèves vivent en dehors de l'école en relation avec de l'écrit, et cette relation les amène à reconnaître des mots sans pour autant les analyser. C'est comme ça. On ne peut pas interdire aux parents de dire à leurs enfants que c'est bien le mot "école" qui est écrit sur le bâtiment quand ils les y emmènent ! Maintenant, Jean-Michel Blanquer affirme que cela a des conséquences graves sur l'apprentissage, alors qu'aucune recherche scientifique ne dit ça aujourd'hui, même si on se réfère à Stanislas Dehaene, dont le ministre s'inspire régulièrement. Nulle part il est écrit que le fait, à un moment, de mémoriser parfois un mot selon la méthode globale serait dangereux pour la suite de l'apprentissage.

LCI : Que disent les scientifiques ?

Paul Devin : Ce qui est pratiqué dans la quasi totalité des classes correspond aux recommandations scientifiques issues d'une conférence de consensus du Cnesco (Conseil national d'évaluation du système scolaire, ndlr). Ça dit que, pour apprendre à lire, il faut faire plusieurs choses en même temps. Il faut évidemment, dès le début, organiser un apprentissage des relations entre les lettres et des syllabes avec les sons. Mais il faut aussi travailler les questions liées au sens et travailler sur une culture de l'écrit. Tout cela, y compris l'apprentissage de la grammaire, doit être mené conjointement dès le début. Voilà le consensus scientifique d'aujourd'hui, qui est d'ailleurs l'oeuvre de personnes de sensibilités différentes. Alors que ce que dit Jean-Michel Blanquer, c'est : "Le B.A-BA d'abord et avant tout". Ce qu'il veut, c'est que le travail d'apprentissage syllabique se fasse d'abord, et que tout le reste se fasse après.

Tout le monde sait que l'amélioration du service public d'éducation passe par le développement de la formation des enseignantsPaul Devin

LCI : Jean-Michel Blanquer assure pourtant ne pas être dans la doctrine et dit s'inspirer de recherches scientifiques.

Paul Devin : Si le but du ministre était de suivre le consensus scientifique du Cnesco, pourquoi a-t-il besoin de s'engager sur ces nouveaux textes ? Pourquoi ne demande-t-il pas simplement aux enseignants d'appliquer le programme ?

LCI : Le ministre affirme aussi que beaucoup d'enseignants attendaient un nouveau cadre pédagogique. Est-il nécessaire ?

Paul Devin : Jean-Michel Blanquer est dans un double discours. D'un côté il dit aux enseignants qu'ils font un travail formidable et de l'autre il agit comme s'il fallait leur donner des consignes méthodologiques très précises. C'est le signe qu'il considère que ça ne va pas si bien que ça. En vérité le cadre existe déjà : ce sont les programmes. Dire qu'il n'y a pas de cadre, par exemple pour apprendre la grammaire, c'est se moquer des gens ! Le problème ce n'est pas qu'il n'y a pas de cadre. C'est que le cadre ne convient pas à M. Blanquer, qui a décidé que le consensus scientifique actuel n'est pas compatible avec sa propre idéologie. Il souhaite le retour d'une conception très conservatrice de l'enseignement.

LCI : Et cette conception ne pourrait-elle pas faire ses preuves ?

Paul Devin : Avant lui, Xavier Darcos avait, pendant le mandat de Nicolas Sarkozy, des positions identiques et avait promis que le nombre d'élèves en difficulté serait divisé par trois. À l'époque, le directeur général de l'enseignement scolaire était Jean-Michel Blanquer. Et quels ont été les résultats ? Nous les avons au travers de l'évaluation Pirls, et le miracle promis n'est pas arrivé. Tout le monde sait que l'amélioration du service public d'éducation passe par le développement de la formation des enseignants. Aujourd'hui, des enseignants qui débutent n'ont fait que quelques heures de formation à l'apprentissage de la lecture. Ceux qui sont devenus instituteurs il y a 20 ans avaient droit à plusieurs dizaines d'heures. Sauf que la formation nécessite un investissement budgétaire...

Jean-Michel Blanquer est dans une stratégie populiste. Il dit qu'il n'y a pas de cadre, alors que le cadre ne lui convient pasPaul Devin

LCI : Vous qui êtes inspecteur, que se passera-t-il si les enseignants continuent à utiliser une méthode mixte ou refusent de faire une dictée chaque jour ?

Paul Devin : Il se passera ce qui se passe toujours : l'institution va faire pression, avec tous les moyens dont elle dispose, sur les enseignants, qui sont des fonctionnaires et donc ne peuvent pas s'asseoir sur les directives. Il va y avoir un jeu de pression. Jean-Michel Blanquer est dans une stratégie populiste. Il dit qu'il n'y a pas de cadre, alors que le cadre ne lui convient pas. Mais c'est tellement plus facile de faire croire que c'était le bazar et que le ministre remet de l'ordre. Quand il dit qu'il est très grave que les élèves mémorisent certains mots avec une méthode globale, vous imaginez la pression que les parents peuvent mettre sur les enseignants ? C'est comme si le ministre leur chuchotait à l'oreille "attention aux instits qui dépassent". Le ministre instrumentalise l'opinion au service de son idéologie hyper conservatrice. Comme quand il fait croire qu'il serait favorable au "retour" des uniformes, alors qu'ils n'ont jamais été obligatoires dans le public.

Rappelons que le métier des enseignants est d'enseigner la lecture. Ce n'est pas le métier de M. BlanquerPaul Devin

LCI : Comment sortir selon vous du manichéisme entre autoritarisme pédagogique et "anarchisme pédagogique", comme le dit Jean-Michel Blanquer ?

Paul Devin : Là où il se trompe, c'est qu'il pense que soit on impose des préconisations ministérielles fortes, soit on est dans cet "anarchisme pédagogique". Mais aujourd’hui nous ne sommes pas dans l'anarchisme. Personne ne conteste la légitimité du politique à définir une politique éducative nationale, mais que cette légitimité ne vienne pas mettre à néant la légitimité professionnelle des enseignants. Il faut que ces derniers restent des concepteurs de la pédagogie, c'est pour ça qu'il faut les former. S'ils ne deviennent que de simples exécutants, nous allons vite redécouvrir que ça ne marche pas. Être enseignant, ce n'est pas remplir une check-list. Les programmes actuels sont aussi le produit d'une intelligence collective. M. Blanquer pense que ne sont intelligents que ceux qui pensent comme lui. Quand les gens ont d'autres idées, il dit qu'ils font de la "polémique". Rappelons que le métier des enseignants est d'enseigner la lecture. Ce n'est pas le métier de M. Blanquer.

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