Consommation de cannabis : "L’amende forfaitaire, c’est une forfaiture"

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INTERVIEW – Alors que le gouvernement a annoncé la mise en place prochaine d’une "amende forfaitaire délictuelle" pour les consommateurs de cannabis, LCI a demandé au Collectif d’information et de recherche cannabique (Circ), pro-légalisation, ce qu’il pense de la mesure.

"Je ne sais pas dans quoi ils se lancent…" Co-fondateur et porte-parole du Collectif d’information et de recherche cannabique (Circ), celui qui se fait surnomme KShoo se montre pour le moins sceptique après l’annonce, jeudi 25 janvier, par le ministère de l’Intérieur, de la mise en place d’une "amende forfaitaire délictuelle" pour les usagers de cannabis. Pour ce militant pro-légalisation de la première heure qui soupçonne le gouvernement d’avoir voulu noyer le poisson, la mesure ne règle rien au problème, loin de là.

LCI : Que pensez-vous de la décision du gouvernement d’opter pour une amende aux consommateurs de cannabis ?

KShoo : L’amende forfaitaire, c’est une forfaiture (rires). Ni plus, ni moins. Georges Clémenceau disait : "Si vous voulez enterrer un problème, nommez une commission". C’est exactement ce qui a été fait : une mission parlementaire a été créée pour recevoir tous les avis des acteurs impliqués sur la question des stupéfiants. On y est allé, de bonne foi et de de bonne volonté en plus, en compagnie des autres associations d’usagers pour être auditionnés - au même titre que la maréchaussée, les magistrats, etc. - mais on a seulement été écouté et pas entendu. Quand on voit les débats et les auditions des forces de l’ordre, qui étaient vraiment très imposantes, on se dit qu’on ne pèse pas lourd…

LCI : Pourquoi, selon vous ?

KShoo : Dès le départ, le débat est faussé. Le gouvernement a abandonné cette thématique, qui est purement sanitaire, au côté sécuritaire. Alors que, s’il y a effectivement des problèmes de sécurité liés au trafic, ils sont uniquement liés à la prohibition. La criminalité n’existe que parce qu’on a criminalisé des pratiques d’usage et des pratiques de vente. On est scandalisés d’être stigmatisés en tant qu’usagers, mais aussi qu’on en vienne à stigmatiser les vendeurs et les trafiquants ; pas les mafias et ceux qui traitent leurs affaires à l’arme lourde, mais les "cannabiculteurs", les petits planteurs et contrebandiers, dont on a évidemment besoin si on est consommateur. S’il y a de la demande, il faut de l’offre. Avec le développement de la livraison en scooter à coups de smartphone et la "professionnalisation" du secteur, tous ces gens n’attendent qu’une chose : avoir une licence de l’Etat, mener leur activité légalement, payer des taxes plutôt que des prunes, régler leurs comptes devant les tribunaux commerciaux ou les prud'hommes plutôt qu’à la kalachnikov.

On pourrait s’inspirer des Etats généraux de la bioéthique et lancer des Etats généraux des droguesKShoo, co-fondateur et porte-parole du Circ

LCI : On en est encore loin, que préconiseriez-vous pour y parvenir ?

KShoo : Déjà, qu’il y ait un vrai débat et qu’il ne soit pas enterré si vite. Il faut des contrepropositions et aller voir les expériences menées à l’étranger. Très proche de nous, il y a le Portugal, les Pays-Bas, l’Espagne, mais aussi, plus loin, certains pays d’Amérique du Sud, comme l’Uruguay, et une partie de l’Amérique du Nord, des Etats américains ou le Canada, qui va devenir le premier pays du G7 à ouvrir la voie de la légalisation. Ça provoque de vifs débats, mais c’est justement ça qui est intéressant. On pourrait s’inspirer des Etats généraux de la bioéthique et lancer des Etats généraux des drogues. Nous pensons qu’il faut prendre les drogues dans leur ensemble car la politique sanitaire doit être envisagée dans sa globalité. Avoir l’avis de chacun, en particulier ceux qui sont impliqués dans la santé et dans le social, nous paraît primordial. On ne peut pas écouter seulement les policiers qui, par ce à quoi ils sont confrontés, voient forcément le cannabis sous le prisme de la sécurité et des troubles à l’ordre public.

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LCI : Concrètement, quelle pourrait être la solution ?

KShoo : A terme, on prône une régulation et une organisation complète de la filière du chanvre, à la fois sur le récréatif et sur le thérapeutique. On pourrait imaginer la création d’une régie publique qui permettrait peut-être de regrouper les syndicats de producteurs, d’usagers ou de distributeurs. Mais elle doit absolument rester ouverte, il faut éviter un monopole d’Etat qui serait une catastrophe. On voit bien que l’Etat est incapable de gérer plein de choses en même temps. L’idée serait de lui laisser certaines tâches simples, le minimum syndical : prélever les taxes, délivrer les licences, mener des contrôles pour assurer la santé et la qualité des produits. C’est aux professionnels de s’occuper du reste, mais dans un cadre légal. Ce cadre permettrait, par exemple, d’interdire la publicité, d’exclure – évidemment – la vente aux mineurs, de favoriser la vaporisation plutôt que la combustion. En revanche, on pense qu’il ne faut pas limiter le taux de THC (tétrahydrocannabinol, le principe actif contenu dans le cannabis, ndlr) mais plutôt prévenir les gens de ce qu’il y a dans le produit. Un peu comme avec le taux d’alcool, où on va de la bière à l’eau de vie. Le principal, c’est d’être pragmatiques et, surtout, ce qui n’est pas une habitude française, de considérer qu’un nouveau dispositif n’est pas figé, mais qu’il peut évoluer et être corrigé.

LCI : Dans ce cas de figure, où achèterait-on son cannabis ?

KShoo : Dans des "cannabistrots", des magasins qui seraient gérés par des structures privées ou associatives et laisseraient la possibilité à des gens de s’activer sur la filière. Quand on va dans les "fours" (important lieu de deal, ndlr), le professionnalisme des "djeuns" est hallucinant. A Toulouse, au Mirail, par exemple, ils ont des sachets personnalisés avec des hashtags "#Mirail", comme des pros. Ils sont prêts. On voit qu’ils aiment "le contact client". Malheureusement, on est encore très loin de tout ça et ce n’est pas la nouvelle amende qui va arranger les choses. Sur le terrain, la mesure va juste institutionnaliser des pratiques policières classiques qui existent déjà. La police va continuer à vouloir faire du chiffre en ciblant les jeunes et les quartiers populaires.

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