Créer une arme à feu via une imprimante 3D est-il à la portée de n'importe qui ?

La police espagnole a démantelé un atelier qui réalisait des armes à l'aide d'impressions 3D.

DÉLINQUANCE - Le démantèlement d'un atelier de fabrication d'armes via impression 3D pose des questions de sécurité. Un particulier peut-il concevoir un pistolet depuis son salon grâce à cette technologie ? LCI fait le point avec un expert en balistique.

Lorsque la police espagnole est intervenue, une imprimante 3D terminait encore l’armature d’un fusil court. Au Canaries, un laboratoire clandestin de fabrication d’armes a été démantelé. Une opération menée il y a quelques mois qui vient d’être révélée. Sur place, les enquêteurs ont mis la main sur des armes réalisées en toute discrétion avec l'aide d'outils informatiques. 

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Alors qu'en France, la législation est très stricte en ce qui concerne la confection, la vente ou la détention d'armes, on peut légitimement s'interroger sur les risques liés au détournement des imprimantes 3D. En phase de démocratisation, cette technologie peut en effet nous faire craindre la création d'armes à l'écart des circuits officiels, sans la moindre traçabilité. Est-il déjà possible aujourd'hui de réaliser un révolver ou un fusil depuis son salon ? Les autorités doivent-elles prendre au sérieux ces technologies ? Encore peu aboutie dans le domaine des armes, l'impression 3D pourrait, de fait, constituer un sujet de préoccupation majeur à l'avenir.

Des modèles en quelques clics

Désormais accessibles pour quelques centaines d'euros dans le commerce, les imprimantes 3D ne sont plus réservées aux seules entreprises ou très gros budgets. Plusieurs technologies sont proposées, que ce soit par l'usage de filaments de plastiques fondus ou via l'usage de résine. Le principe, néanmoins, demeure identique. Pour imprimer n'importe quel objet, il est nécessaire d'utiliser un fichier informatique de type "STL", issus de logiciels de conception assistée par ordinateur. Vous disposez alors du modèle qui sera déchiffré par l'imprimante et sur lequel elle se basera pour réaliser la ou les pièces voulues. 

Sur Internet, on trouve aujourd'hui des milliers de fichiers de ce type, correspondant à des objets aussi divers que variés. Et quelques clics suffisent en général pour mettre la main sur des modèles d'armes à feu. Le pistolet "Liberator", conçu par un Américain et composé de 15 pièces, a notamment vu son modèle partagé en ligne dès 2013. C'est celui-ci qu'a cherché à réaliser il y a deux ans une équipe de France Info. Avec succès puisque après quelques péripéties, les journalistes avaient testé l'arme et réussi à la faire fonctionner. 

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Sur le papier, il est donc théoriquement assez aisé de réaliser une arme à feu via l'impression 3D. À condition toutefois d'assumer de procéder dans l'illégalité : l'article L317-1-1 du Code de la sécurité intérieure réprime en effet sévèrement "la fabrication" comme le "commerce de matériels, armes, munitions et de leurs éléments essentiels". Les contrevenants s'exposent à des lourdes amendes et à des peines de prison. Contactée par LCI, l'entreprise française Sculpteo assure qu'elle s'engage à ne pas fabriquer d'armes létales. Parmi les leaders de l'impression 3D à la demande, elle se conforme ainsi à la loi, comme sont censés le faire tous les acteurs du secteur. 

Conscient que ses produits pouvaient aisément servir à réaliser des armes, un fabricant d'imprimantes 3D basé a Roubaix a lancé il y a quelques années une étonnante initiative. Il a cherché à compliquer la tâche des internautes mal intentionnés en diffusant sur Internet de nombreux plans d'armes. Leur spécificité ? Les cotes étaient faussées, de sortes que les différentes pièces n'étaient pas compatibles les unes avec les autres. De nombreuses heures étant nécessaires à la réalisation de chaque impression, il cherchait ainsi à décourager ceux qui s'étaient procuré les fichiers, tout en noyant les fichiers de modèles fonctionnels au milieu d'autres totalement inutiles.

Si l'exemple de France Info, qui avait cherché à réaliser son pistolet par le biais d'un prestataire, prouve que cette démarche n'est pas réservée à des personnes aguerries, il faut souligner que l'équipe derrière cette initiative s'était vu opposer plusieurs refus en contactant des professionnels de l'impression. En insistant, les journalistes avait toutefois réussi à trouver une entreprise pour réaliser les pièces nécessaires. Signe que de telles requêtes ne passent pas totalement inaperçues : l'un des auteurs, malgré l'usage d'un nom d'emprunt lors de cette enquête, avait fini par être convoqué par la police pour fournir des explications et justifier sa démarche.

Pas encore de cas devant les tribunaux mais...

Des délinquants ont-ils déjà recours à l'heure actuelle aux armes issues d'impressions 3D ? Pour le savoir LCI s'est rapproché de la Compagnie nationale des experts en armes et munitions près les cours d’appel. Son président, Pierre Laurent, est un expert des armes, des munitions, ainsi que de la balistique, il indique n'avoir eu connaissance à ce jour d'aucune affaire portée devant la justice et impliquant des armes imprimées en 3D. Pas plus que ses confrères, qui sont sollicités près de 400 fois par an par les tribunaux. 

"C'est le ticket d'entrée qui dissuade aujourd'hui", selon lui. En effet, l'impression 3D traditionnelle basée sur l'utilisation de filaments de plastique ne permet pas de réaliser des armes d'une grande qualité. Quand certaines explosent dans les mains de leur utilisateurs, d'autres deviennent inutilisables après une ou deux détonations. "Le malfrat moyen, il veut une arme compacte, qui crache beaucoup de projectiles et de préférence des projectiles puissants", estime Pierre Laurent. "Mais ça, nous n'y sommes pas encore." Il évoque ainsi les imprimantes 3D qui réalisent des objets en métal, mais il s'agit là "de véritables machines outil, qui valent des fortunes", précise le spécialiste. "On peut produire des armes fonctionnelles, mais leur coût de fabrication sera tellement élevé que les délinquants préféreront les voler ou les importer illégalement des Balkans."

L'expert en armes et balistique, quand on lui demande si les autorités prennent le sujet au sérieux, nous coupe en assurant que "chez les politiques, c'est la panique aujourd'hui". Et ce même si à ses yeux, il faudra bien une dizaine d'années avant que ce danger se matérialise. Sur quoi base-t-il cette estimation ? Sur les progrès technologiques réalisés, avec l'usage de matériaux innovants qui pourraient permettre de rendre l'impression 3D plus accessible, avec des objets d'une qualité et d'une résistance supérieure. Le ministère de l'Intérieur, contacté par LCI pour exposer sa vision des risques liés à ces armes d'un nouveau genre, n'a pour l'heure pas répondu à nos questions. 

Si l'évolution des techniques et des matériaux pourraient démocratiser la production d'armes "maison" grâce à l'impression 3D, Pierre Laurent considère que quelques freins demeurent. La nécessité de disposer de savoirs-faire spécifiques notamment : "Si vous parvenez à un niveau de compétences assez élevé pour mettre au point des armes en 3D ou réaliser leur impression, vous avez sans doute la possibilité de gagner plus d'argent en vous tournant vers le secteur du prototypage ou de l'industrie." Le tout, bien entendu, dans un cadre tout à fait légal et sans risquer de poursuites pénales. 

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