Dans la peau d’un migrant : "Je comprends ceux qui partent"

SOCIÉTÉ
TEMOIGNAGE - Le journaliste Arthur Frayer publie ce lundi l’enquête "Dans la peau d’un migrant", fruit de deux années d’immersion dans le quotidien de ceux qui cherchent à quitter leur pays. Il s’est confié à metronews.

Il est des témoignages qui se rapportent au péril d’une vie. "Dans la peau d’un migrant", publié ce lundi aux éditions Fayard, est de ceux-là. Afin de montrer le quotidien de ceux qui cherchent à gagner l’Europe par tous les moyens, le journaliste Arthur Frayer s’est grimé en migrant, des rues de Peshawar au Pakistan à la rencontre des passeurs, aux appartements clandestins de Turquie, en passant par la frontière bulgare, porte d’entrée vers l’Union Européenne.

Pendant près de deux ans par intermittence, il s’est fondu dans la peau d’un clandestin, troquant son look de reporter parisien contre la démarche tantôt d’un Pachtoune, tantôt d’un Géorgien en quête d’avenir meilleur. Adieu les petites lunettes noires, bonjour les sandales de cuir et les pantalons de toile traditionnels. "A travers cette enquête, je voulais traiter le sujet des migrants différemment, explique-t-il à metronews. Depuis les années 2000 déjà, on en parle de manière récurrente dans l’actualité. Mais au lieu de parler des migrants arrivés à destination, je voulais plutôt montrer comment ils vivent, se déplacent, sont hébergés et envoient de l’argent à leur famille. Je voulais montrer tous ces instants silencieux."

"Dangereux pour ma vie"

Et parmi ces instants que seule la force de l’immersion peut révéler, il y a ces tentatives de passages à la frontière avortées par les pratiques frauduleuses des autorités. Dans le but d’infiltrer un centre de rétention de migrants, Arthur Frayer - devenu Lasha le Géorgien - tente de passer de la Turquie vers la Bulgarie et se laisse attraper par la police. Maltraité, enfermé dans le coffre du véhicule, il est relâché quelques heures plus tard… en Turquie. Un retour à l’envoyeur tout simplement illégal. "La scène du coffre, avec du recul, je ne la ferais plus", précise le journaliste. "Ça devenait dangereux pour ma vie. J’avais anticipé plein de paramètres, sauf celui selon lequel les flics eux-mêmes seraient dans l’illégalité. Je me disais: 'si la situation est trop compliquée, je dévoilerai mon identité de journaliste'. Mais il était devenu plus dangereux pour moi de dire la vérité que de les laisser me reconduire à la frontière."

Brossé en filigrane tout au long de récit, le portrait d’un "cinquième monde" se dessine. Celui de la "contre-société" des migrants, tous différents mais dont le rêve est le même: rejoindre l’Eldorado européen . Une "mondialisation invisible" qui, selon l’auteur, est devenue impossible à ignorer : "A travers ce livre, je veux faire comprendre que l’immigration est inéluctable. La question d’éviter l’immigration, elle n’est plus d’actualité. Il faut maintenant déplacer le centre de gravité du débat et se demander comment vivre avec les migrants et dans le même temps, favoriser le co-développement."

"A leur place, j'aurais fait pareil"

Car en partageant le quotidien des Pachtounes à Peshawar, fait de violences et de corruption, Arthur Frayer s’est confronté à une réalité toute simple, bien loin des images choc de ces réfugiés exténués échoués sur les plages grecques : celle de la fuite pour la survie. "Au Pakistan, j’ai constaté qu’il était impossible de se construire, de bâtir une vie de famille. Là-bas, vous pouvez presque tuer un homme et acheter votre procès. Je comprends ceux qui partent. A leur place, j’aurais tenté de faire pareil."

EN SAVOIR + >> Migrants : une semaine d'intox sur internet

Dans la peau d'un migrant, éditions Fayard, 18 euros

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