Moi, cheminot en grève (Ep. 7) : "On en est au 30e jour de grève, on ira jusqu'au bout maintenant"

Moi, cheminot en grève (Ep. 7) : "On en est au 30e jour de grève, on ira jusqu'au bout maintenant"

CARNET DE BORD - Alors que l'Assemblée nationale vote ce mercredi le projet de loi de la réforme de la SNCF, que le Sénat doit la voter jeudi, LCI a demandé à Wladimir, 30 ans, conducteur de train à Trappes, comment il ressentait l'état de la mobilisation.

 "Je ne vous cache pas que physiquement, on est fatigués..." 30e jour de grève pour Wladimir, conducteur SNCF à Trappes. La plus longue des 30 dernières années à la SNCF. "C’est inégalé depuis 1995 !", dit Wladimir, au téléphone. "Et ce n’est pas fini !" Des arrêts de travail sont toujours prévus jusqu'au 28 juin, toujours au rythme de deux jours sur cinq. 


Pourtant, malgré cette mobilisation cheminote qui dure depuis des mois, la très contestée réforme de la SNCF file droit sur les rails de l’appareil législatif : lundi, les députés et sénateurs se sont mis d’accord sur un texte. Ce mercredi, l’Assemblée doit voter le projet de loi. Jeudi, le Sénat doit lui emboîter le pas. Dans la foulée, les appels à cesser la grève se multiplient, et les médias agitent le fait que "le mouvement s’essouffle".  

Des actions dans tous les sens

Essouflé, Wladimir, ne l'est pas du tout. Il en est sûr, ça va continuer. "Le mouvement est parti pour s’inscrire dans la durée. Le tout va être de voir sous quelle forme. Est-ce qu’on va rester sur le même type de grève perlée ? De quelle manière on va continuer cet été ? On doit discuter en AG, dans les fédérations, que cela remonte. Puis, au final, ce seront les cheminots qui décideront."


Syndiqué à la CGT, Wladimir y croit donc fortement. Même si le mouvement balance, parfois, entre usure, et nouvel envol, plus radical. Mais toujours bien vivant. "Sur certaines périodes, les chiffres de mobilisation baissent, et sur d’autres ils remontent. C’est un peu en dents de scie, ça oscille, mais globalement le taux de mobilisation reste élevé", dit Wladimir. Hier mardi, à Trappes, il parle de "quasi 50% des conducteurs en grève, 20% chez les aiguilleurs. C’était une belle journée, un moment fort."


A Paris, les "copains" ont fait "un petit coucou" dans les bureaux de M6, à la suite d’un reportage de "Capital", "autour des bienfaits à la privatisation", raconte Wladimir, un reportage "vachement orienté", "avec des chiffres tronqués", au point que "même notre direction a fait une sorte de démenti", dit-il. Les "copains" ont ensuite filé à la Défense, au siège de SNCF Voyages. Pour "essayer d’interpeller nos dirigeants, car on mène une bataille contre le gouvernement, mais on a une direction qui lui facilite les choses, depuis des années. C’est deux batailles qu’on est en train de mener de front." Les grosses manifestations se mêlent aux petites actions, ciblées.

Se faire entendre via les réseaux sociaux

Wladimir, lui, était à Bordeaux, avec un groupe de cheminots. "On a fait un sit-in dans la gare, on a chanté, on a fait du bruit. On a installé des tonnelles, et on a fait un grand barbecue", dit-il. "Les personnes qui voulaient prendre des boissons, l’argent qu’elles donnaient partait dans des caisses de solidarité." C’est ce contact avec le terrain qui rebooste, donne envie de continuer. Wladimir le sait, le mouvement est passé dans une "guerre d’usure, une guerre psychologique", et une "bataille de communication".  


Et là-dessus, à force d’actions, les cheminots estiment avoir réussi à faire passer leur message. "Lors d’une action au péage de Saint-Arnoult, les journalistes de BFM essayaient de trouver des automobilistes contre nous, ils n’en trouvaient pas !", rigole-t-il. "En allant au contact, on se rend compte qu’on a du soutien. Je reçois régulièrement des messages Twitter, qui disent 'on vous soutient, ne lâchez rien'.  Les usagers, on ne peut plus trop leur sortir l’entourloupe des avantages des cheminots, des bienfaits de la privatisation." 


Car la bataille de com’ se joue ailleurs qu'à la télé. "On est à l’ère des réseaux sociaux, et cela a beaucoup joué", estime Wladimir. "Alors oui, il y a les JT, que beaucoup regardent. Mais il y a aussi énormément de personnes qui prennent leurs infos sur les réseaux sociaux, et on essaie d’y être actif pour faire comprendre au plus grand nombre ce qui se joue." Leur vision sur l'état du réseau, leurs alarmes sur la privatisation, leur statut protégé qui leur permet de refuser "des ordres contraires à la sécurité des biens ou des personnes". Sur Twitter, Wladimir poste ses messages, comme ce petit hymne, adressé "à BFM et TF1" qui trouvent parfois que "le mouvement s'essouffle" : "On est là, même si vous ne voulez pas, nous, on est là", scandent des centaines de cheminots, rassemblés à la gare de Lyon.

Ce soutien des usagers, il se manifeste aussi via les cagnottes. "A Trappes, on a aussi une cagnotte de solidarité. Et au final, rien que pour toutes ces personnes qui nous font confiance, qui nous ont peut-être donné l’argent avec lequel elles comptaient aller au cinéma, on compte ne rien lâcher jusqu’au bout." 


Alors oui, Wladimir est un peu fatigué. Parce qu’"on ne fait pas les grèves à la maison, donc on est toujours dans les actions", parce que les manifestations sont nombreuses, qu’elles soient purement cheminotes ou interprofessionnelle. Parce que "ça tire un peu, les piquets de grève à 5 h du matin". Parce que parfois, le traitement fait par les médias est "extrêmement dur, ça fait mal". Parce que parfois, en AG, ils se retrouvent à une trentaine, contre une centaine quand le mouvement est au plus fort. Oui, il y a des moments de creux, où ne viennent plus que les militants, mais "on travaille pour que ça remonte et qu’il y ait d’autres temps forts". Alors oui, Wladimir est "fatigué". mais "physiquement seulement" : "Moralement ça va très bien."

Il faut qu’on tienne jusqu’à ce que le patronat craqueWladimir, conducteur de train

Car le vote du projet de loi par l’Assemblée et le Sénat ne marque pas pour lui un point d’arrêt. "Pas du tout ! Ils nous ont déjà appelé à cesser la grève quand c’est passé à l’Assemblée et on a continué", dit Wladimir. "Et là, rien n’est bouclé : le document doit retourner dans les mains du gouvernement, les échéances pour que tout soit acté, sont assez longues : il faut que soient publiées les ordonnances, les lois de ratification, les décrets d’application. Et même si c’est bouclé, ce n’est pas parce qu’une loi est passée qu’on ne peut pas faire reculer un gouvernement." Clin d’œil appuyé aux portiques de l'écotaxe et au mouvement des bonnets rouges. 


Car déjà, selon lui, le mouvement a influé sur le cheminement du projet. "Au départ, étaient juste prévues des négociations avec la ministre Elisabeth Borne. Edouard Philippe ne voulait pas avoir le dossier entre les mains. Au final, il a été forcé d’accepter de recevoir les syndicats, et on parle de reprise de dette... Même si ce sont des peccadilles, il y a eu des avancées." Wladimir estime, aussi, avoir d’autres atouts en poche : "La grève touche les usagers, mais aussi tout le secteur du fret, de marchandises. Cela impacte toute l’économie, secteur céréalier, et le patronat commence à tirer la tronche. Quand on sait ses liens avec le gouvernement, il faut qu’on tienne jusqu’à ce que le patronat craque."


Tenir, donc. Même si un syndicat, la CFDT, appelle à cesser la grève pour le bac. A la CGT, c’est non. "Depuis le tout début avril, les dates de grève étaient connues. A chaque fois qu’il y a un mouvement cheminot pendant les périodes d’examen, on nous ressort la même soupe. Je ferai grève les jours prévus !"  Tenir, toujours. "On en est au 30e jour de grève, ce n’est pas maintenant qu’on va baisser les bras, c’est trop tard, on ira au bout maintenant." Quitte à y sacrifier ses vacances. "Ça, ce n'est pas bien grave. Les enjeux sont trop importants, je peux bien mettre les vacances de côté."

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