De l’affaire Duhamel au mouvement #sciencesporcs : comment l'institution Sciences Po vacille

De l’affaire Duhamel au mouvement #sciencesporcs : comment l'institution Sciences Po vacille

ÉCOLE - Les instituts d’études politiques (IEP) traversent une période sans précédent, entre de multiples témoignages d’étudiantes d’agressions et de harcèlements sexuels et la démission du directeur de l’école de Paris. Retour sur un mouvement qui trouve ses origines dans la publication du livre de Camille Kouchner.

Lorsque Camille Kouchner s’apprête à publier son livre La Familia Grande, elle sait qu’il va provoquer une déflagration mais ne s’attend pas forcément à ce qu’il résonne jusque dans l'enceinte des instituts d’études politiques qui essaiment la France. Dans le sillage de ces révélations, des étudiantes de Sciences Po Paris et des neuf IEP ont décidé de parler des agressions sexuelles qu’elles ont pu subir pendant leurs études tandis que les directions ont commencé à prendre le sujet à bras le corps. Voici comment l’affaire Duhamel a ébranlé l'institution Sciences Po. 

Duhamel, "la figure du vieux sage"

Le 4 janvier, Le Monde révèle les bonnes feuilles du livre de la juriste Camille Kouchner, dans lequel elle accuse son beau-père Olivier Duhamel d’avoir agressé sexuellement son frère-jumeau lorsque celui-ci avait 14 ans, et ce pendant des années. Dans la foulée, le politologue démissionne de ses fonctions, et notamment de celle de président de la Fondation nationale des sciences politiques, qui chapeaute Sciences Po Paris. C’est un petit séisme à l’école de la rue Saint-Guillaume, dans le 6e arrondissement de Paris, où les étudiants qui le connaissent tous de près ou de loin s’indignent. "Olivier Duhamel est peut-être inconnu de beaucoup, mais pour mes camarades de promotion et moi-même, il était littéralement incontournable", écrit un ancien élève sur sa page Facebook. "Avant même d'être admis à Sciences Po, son nom résonnait comme une sorte de passage obligé pour tout.e étudiant.e en sciences politiques. Dans les classes prépas que nous fréquentions, ses livres s'arrachaient. Duhamel incarnait la figure du vieux sage, de gardien intemporel d'une très vieille institution."

Trois jours plus tard, des étudiants demandent la démission de leur directeur Frédéric Mion, qu’ils accusent d’être au fait des accusations pesant sur Olivier Duhamel depuis deux ans et de n’avoir pas bougé le petit doigt. Ils se réunissent alors pendant deux jours consécutifs devant les locaux de l’école pour matérialiser leur action. Le 13 janvier, plus de 700 étudiants de Sciences-Po Paris demandent formellement la démission du directeur dans une tribune parue dans Libération. 

Le 15 janvier, le ministère de l’Enseignement supérieur diligente une mission à Sciences-Po Paris pour établir les "responsabilités" et d’"éventuelles failles" parmi la direction dans le cadre de l’affaire Duhamel. Mais une enquête interne ne suffit pas à taire les revendications des élèves de Sciences-Po Paris, qui se réunissent à nouveau le 18 janvier devant l'école. Ces nouvelles manifestations n’y font rien, Frédéric Mion est maintenu. C’est sans compter sur un mouvement ayant émergé sur les réseaux sociaux début février et prenant vite forme sous l'expression #sciencesporcs. Des milliers de messages déferlent alors, témoignant d’agressions et de harcèlement sexuels subis au cours de leurs études. D’abord partis de groupes privés sur Facebook, comme celui de la promotion de Bordeaux, ils se retrouvent rapidement sur les réseaux sociaux, à la vue de tous. Ils ne visent pas la même chose mais quasiment tous dénoncent la "culture du viol", favorisée par l’ambiance dans les IEP. Là, toutes les écoles de Sciences Po sont concernées par l’afflux de témoignages. 

"A sciencespo Paris campus Poitiers, un homme a violé une femme avec une bouteille de bière. L’administration a décidé… de le changer de campus et de le mettre à celui de Reims, au lieu de le virer de l’établissement", raconte ainsi un anonyme à Anna Toumazoff, ancienne étudiante de Sciences-Po Toulouse et initiatrice du hashtag #sciencesporcs. "Les écoles Sciences Po couvrent les violeurs, font taire les victimes, et apprennent à tous les autres la loi du silence", estime la jeune femme en publiant une flopée des témoignages reçus, dont celui mentionné plus haut. Car beaucoup de ces messages visent la direction à qui ils reprochent d'avoir su et de n’avoir rien fait, ou trop peu. Il y a un an déjà, des étudiants témoignaient d’agressions au sein de Sciences Po dans des groupes privées, ce qui n’avait pas provoqué à l'époque de réaction de l’administration, selon la tribune publiée dans Libération mi-janvier. "Oui, les agressions sexuelles sont normalisées à #sciencesporcs. Oui, la culture du viol est profondément ancrée dans cette institution", affirme encore une autre internaute dans une série de tweets. 

Branle-bas de combat dans les directions des IEP

Le lendemain au soir, Frédéric Mion annonce sa démission, jugeant le maintien à son poste difficile après le rapport accablant de la mission du ministère, conjugué à de nouvelles révélations dans Marianne. Dans une lettre adressée aux étudiants, il dit regretter "des erreurs de jugement (…) ainsi que des incohérences" dans sa communication depuis le début de l’affaire Duhamel. "Notre maison traverse, depuis la révélation des faits criminels reprochés à Olivier Duhamel, une période très douloureuse", écrit encore celui qui fut directeur de Sciences Po Paris pendant huit ans. Le lendemain, la directrice de la formation initiale de Sciences Po Paris Bénédicte Durand est nommée administratrice provisoire de l'école. Si ces deux événements survenus ces derniers jours sont à différencier -l’un est l’affaire d’un homme tandis que l’autre brise l’omerta dans un milieu opaque -, beaucoup ne voient pas le second sans le premier, tant il a contribué à libérer la parole et surtout l’écoute. Au sein des directions des différents IEP, c’est le branle-bas de combat suite à la déferlante de messages.

Lire aussi

 À Bordeaux, la direction de l’école assure avoir rencontré dès le 2 février des membres de l’association Sexprimons-Nous, qui a récolté de nombreux témoignages. "Sciences Po Bordeaux considère que la gravité des faits rapportés ainsi que leur ampleur nécessitent une prise de conscience à la hauteur des drames personnels vécus et relatés", souligne la direction, dans un communiqué. À Lille, la direction de l’IEP décide de réunir le 9 février plusieurs associations féministes de l’école dans le but de prendre des mesures. Le directeur de l'IEP de Toulouse Olivier Brossard indique avoir déclenché une protection à la suite d’une plainte déposée par une étudiante pour viol, faisant désormais l’objet d’une enquête préliminaire. Ce mercredi 10 février, les ministres Elisabeth Moreno et Frédérique Vidal ont reçu les directeurs et directrices des instituts "pour apporter des réponses concrètes", selon la ministre de l’Enseignement supérieur. À l'issue de la réunion, cette dernière a annoncé que l'inspection générale allait se rendre dans les différents IEP pour passer en revue "les dispositifs existants" et les améliorer au besoin.

Sur le même sujet

Les articles les plus lus

EN DIRECT - Vaccin : enseignants et forces de l'ordre de plus de 55 ans auront un créneau dédié dès ce week-end

AstraZeneca : "Un crève-cœur" pour ces médecins contraints de jeter des doses inutilisées

Quels sont les scénarios pour rouvrir les terrasses et les lieux culturels le 15 mai ?

"Absolument impudique" : Vianney fâché par la couverture d’un magazine people

Affaire Mia : pourquoi l'alerte enlèvement a-t-elle été levée aussi rapidement ?

Lire et commenter