De la préparation au démantèlement : trois jours dans la "jungle" de Calais

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REPORTAGE - Ce mercredi, le plus grand bidonville de France est quasiment désert après avoir été ravagé par de violents incendies. De la préparation du démantèlement, aux départs des migrants en passant par la destruction des baraques, LCI revient sur les derniers jours de la jungle de Calais.

Dimanche, jour de préparation

15 HEURES. Une odeur de soufre plane dans l’air et vient piquer les narines. Un groupe de migrants s’est installé sur une rambarde en pierre. A leurs pieds, quelques valises bouclées. "On attend pour prendre le car demain", lâche l’un d’entre eux, les traits tirés et les yeux gonflés. A la veille du démantèlement de la "jungle" de Calais, ils sont déjà nombreux à attendre l’ouverture des portes du "sas", installé sous un hangar de 3000 m². C’est d'ici qu’ils pourront prendre le car qui les conduira vers un des 450 centres d’accueil disséminé un peu partout dans l’hexagone.

Au bout de la rue des Garennes, de l'autre côté du hangar, des centaines d’abris, de tentes et de baraques forment la jungle. D’épais panaches de fumée blanche s’élèvent au-dessus de ce vaste terrain sableux, installé en contrebas de la rocade. De là, on voit l’immense mur de barbelés érigé il y a quelques années pour bloquer l’accès au port aux migrants. Un paysage auquel les Calaisiens se sont habitués au fil des années, mais qui va bientôt disparaitre. Ce lundi débutera l’évacuation des 6500 migrants de la jungle de Calais, l’équivalent du démantèlement d’une petite ville.

Au cœur du bidonville, entre deux baraques en bois, des ados se passent un ballon de foot sous le regard distrait de leurs parents, cigarettes au bord des lèvres. D’autres dansent sur un air de musique afghane. Dans quelques jours, ils seront pourtant tous partis. Pour les informer au mieux, les agents de l’Office de l’intégration et de l’immigration (OFII) viennent à leur rencontre. "On leur parle, on les aiguille et on essaye de les convaincre de quitter cet endroit", résume une agente de l’OFII. Au même moment,  une camionnette parade sur le chemin des Dunes. Accrochés à la porte arrière, trois jeunes migrants scandent "UK ! UK !".  Mais le rêve d'un départ vers l'Angleterre touche à sa fin.

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    Lundi, jour de départ

    6 HEURES. Un bruit envahi la nuit. Les roulettes de dizaines de valises viennent frotter le bitume de la rue des Garennes. Le vent a tourné et le soleil qui brillait dimanche a fait place aux nuages et à la grisaille. Un peu plus loin, devant le "sas", des centaines de migrants attendent patiemment l’ouverture des grilles, prévue à 8 heures. "On a hâte de quitter cet endroit", lâche l’un d’entre eux, sourire aux lèvres. Mais ils ne sont pas les seuls à être venus en nombre. En tout, près de 700 journalistes ont été accrédités pour cette opération hors-norme. "C’est le festival médiatique, dénonce Christian Salomé, président de l’Auberge des migrants. C’est organisé comme du spectacle. Et l’être humain, c’est plus que du spectacle". 

    Dans le "sas", les agents du ministère de l’Intérieur vont s’agiter toute la journée. Ils ambitionnent de remplir 60 cars aujourd’hui. Et ça semble bien parti. Le premier quittera le Nord à 8h45, sous le crépitement des appareils photos et la lumière des caméras. De nombreux membres d’associations sont également présents pour accompagner et aiguiller les migrants avant le départ. Certains, comme Adèle, ne peuvent contenir leurs larmes au moment des adieux. "On a été avec eux presque tous les jours pendant des mois. Ça fait un pincement au cœur de les voir partir, même si l’on sait que c’est pour une meilleure vie."

    De l’autre côté, dans la" jungle", la tension monte d’un cran. Un peu avant 16 heures, plusieurs feux de camps viennent enfumer les allées du bidonville. Certains irréductibles refusent ces départs qui ne correspondent pas à leur projet. Eux, ce dont ils rêvent, c'est de cette Angleterre qui semble les narguer de l'autre côté du tunnel. Entre deux baraques, plusieurs hommes profitent de leurs derniers jours dans la jungle, musique à fond. 

    Tout au long de la journée, des centaines d’hommes, des femmes et d’enfants se succéderont devant le hangar avant de quitter définitivement le camp. En tout, ce sont près de 2 000 migrants qui transférés vers des CAO lundi et 600 mineurs "mis à l’abri", selon l'expression du ministère de l'Intérieur, dans le centre d’accueil provisoire (CAP) installé au nord de la jungle. 

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      Mardi, jour de nettoyage

      7 HEURES. Le jour se lève à peine sur Calais. Les routes sont plongées dans la brume et l’herbe des fossés est encore humide. Sur place, l'odeur, nauséabonde, du soufre plane toujours dans l’air. Sur le chemin des Dunes, à quelques heures du "nettoyage" du bidonville, deux hommes s’enlacent. L’un d’eux, valise à la main, se dirige vers le hangar. L’autre a décidé de rester. L’équipe de maraudeurs qui arpente le bidonville réussira finalement à le convaincre de quitter sa baraque un peu plus tard dans la matinée.

      Une vingtaine de journalistes attend l’arrivée des salariés chargés de nettoyer la jungle. Rendez-vous est donné entre 8h et 8h30 pour le début des opérations. Finalement, ils n’arrivent pas avant 14h30. La raison ? Les CRS chargés de sécuriser la zone sont occupés de l’autre côté de la jungle. Des centaines de migrants se disant mineurs se sont rués vers le hangar pour y être enregistrés et obtenir une place au CAP. Ils rentrent au compte-goutte avec l'aide des associations sur place. "Je sais que c’est long et fatiguant, mais il faut que tu attendes si tu veux pouvoir partir un jour en Angleterre", lance une militante britannique du Refugee Youth Service à l’attention d’un jeune migrant. "Cinq heures s’il le faut."

      Vers 14h30, le nettoyage commence. À la main - c'est la consigne -, aidés d'un pied de biche et d'une tronçonneuse, des ouvriers d'une entreprise de nettoyage, en combinaison orange fluo avec casque et gants de protection, ont commencé à déblayer tentes et cabanes. Ils termineront aux alentours de 18 heures. Au début des travaux, deux incendies, l'un d'une maisonnette, l'autre d'un abri, se sont produits quasi simultanément près du CAP, rapidement maîtrisés. En début de soirée, plusieurs feux ont également eu lieu au nord de la "Jungle" et un camion de pompiers a dû entrer dans le camp escorté par une bonne dizaine de CRS avec gaz lacrymogène à la main.

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        Mercredi, jour de fin

        Née il y a 18 mois, la "Jungle" de Calais s'est vidée mercredi en quelques heures, ravagée par de violents incendies. "C'est vraiment aujourd'hui la fin de la Jungle", "il n'y a plus personne sur le camp", déclaré la préfète du Pas-de-Calais Fabienne Buccio. Peu avant 20 heures, le site était quasiment désert et seuls quelques migrants erraient dans le campement, qui n'était pas bouclé par les forces de l'ordre. 

        Un total de 5596 personnes ont été "mises à l'abri" au soir du troisième jour de l'évacuation, selon un communiqué des ministères de l'Intérieur et du Logement. Des associations disaient la semaine dernière avoir recensé 8150 migrants.

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