Dérapage du Petit journal sur les gitans : le symptôme du grand malaise de la rédaction

SOCIÉTÉ
ENQUÊTE – S’intéresser au Petit journal, l’hebdomadaire local qui a défrayé la chronique cette semaine pour sa une polémique sur les gitans de Perpignan, c’est plonger dans un véritable sac de nœuds. Metronews a tenté d'en savoir plus sur ce journal, très décrié par certains salariés, et dirigé d’une main de fer par Alain Paga, un éditeur de la publication controversé.

Le Petit journal – rien à voir avec celui de Yann Barthès – est dans la tourmente. Cet hebdomadaire local implanté dans 11 départements du sud-ouest de la France s’est fait épingler cette semaine pour la une de son édition départementale (Le journal en compte 12) des Pyrénées-Orientales sur les gitans de Perpignan.

"Dix ans après les émeutes...", "À quoi servent les Gitans de Perpignan?" s’interroge l’hebdomadaire dans son numéro du 14 août, en référence aux violences qui ont éclaté en 2005 entre les communautés maghrébine et gitane après le meurtre d'un jeune d'origine maghrébine. Une une qui a provoqué la colère des associations gitanes de la ville – dont une a porté plainte pour “discrimination” – mais aussi des journalistes de l’hebdomadaire qui s’occupent habituellement de l’édition des Pyrénées-Orientales. Habituellement, car depuis trois mois, les 38 personnes qui collaborent à cette édition du journal sont en grève.

Honte à l'édition "pirate" du "Petit Journal Catalan" fabriquée à 100 % par Alain Paga depuis Montauban, sans les 38...

Posted by Hebdo Le Petit Journal - En grève. on  Wednesday, August 19, 2015

Une grève de 3 mois contestée par la direction

Comment l’édition peut-elle sortir alors que l’ensemble des collaborateurs du département, sauf un, est en grève ? Depuis le 11 mai, date du début du mouvement social, l’édition est "fabriquée" à Montauban, dans le Tarn-et-Garonne, au siège de la maison d’édition Arc-en-Ciel, dirigée par Alain Paga, qui édite les différentes éditions du Petit Journal, avec l’aide du collaborateur qui n’a pas rejoint ses collègues grévistes.

Pourquoi font-ils grève ? Pour dénoncer les irrégularités, et elles sont nombreuses à les entendre, concernant leur collaboration avec le titre : absence de contrat de travail des journalistes permanents, au nombre de trois, non-remboursement des frais professionnels, rémunération aléatoire des correspondants locaux – certains, sous couvert d’anonymat, évoquent des rémunérations ridicules, des articles payés "1 euro" –, réunions souvent tendues où les insultes fusent, etc.

Des "magouilles", pour certains collaborateurs, qui ont poussé les grévistes à entamer des démarches auprès de l’inspection du travail, de la préfecture et des prud’hommes pour faire reconnaître leurs droits. Leurs griefs sont nombreux, et se concentrent en grande majorité contre Alain Paga, l’éditeur de la publication. "Il nous a exploités", résume François-Xavier Pujol de Salas, le rédacteur en chef gréviste de l’édition des Pyrénées-Orientales.

Alain Paga, un homme trouble qui cristallise les tensions

Derrière le conflit social, se trouve donc Alain Paga, le propriétaire du titre dixit l’article Wikipédia consacré au journal. Un article orné d’une bannière d’avertissement qui donne le ton : "Le ton de cet article ou de cette section est trop promotionnel ou publicitaire".

Pas une ligne en effet sur la diffusion du titre, qui est dans une mauvaise passe depuis plusieurs années selon certains collaborateurs. Contacté par metronews, le journal reste très flou sur son tirage "entre 3.000 et 8.000 numéros par édition". Soit 96.000 par semaine au grand maximum. Un chiffre à relativiser puisqu’il s’agit du nombre d’exemplaires imprimés et non vendus, et qui n'est pas contrôlé par l’OJD, l’association professionnelle qui s’occupe de certifier les chiffres de diffusion. À titre de comparaison, La Manche libre, leader du secteur de la presse hebdomadaire régionale, n’imprime "que" 72.000 exemplaires par semaine.

Pas une ligne non plus sur les déboires judiciaires d’Alain Paga. L’homme a été mis en examen en juin dernier, et placé sous contrôle judiciaire par le parquet de Toulouse, pour "recel de fonds publics détournés par personne dépositaire de l’autorité publique ou investie d’une mission de service public", rapporte France 3 . Il est soupçonné d’avoir publié l'an dernier pendant la campagne des municipales des articles subjectifs, payés par la mairie de Montauban, très favorables à la maire Les Républicains Brigite Barèges. Une élue habituée des dérapages.

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À Perpignan, l’ambiance est moins que jamais au beau fixe parmi les salariés grévistes. "Le journal continue de paraître toutes les semaines alors que nous sommes en grève. C'est injuste. Les lecteurs pensent que la grève est finie, alors que ce n’est pas le cas. C’est éprouvant moralement", confie François-Xavier Pujol de Salas.

Une grève qui, vue de Montauban, n’existe tout simplement pas. "Ils ne peuvent pas être en grève, ils ne sont pas salariés !", tonne Alain Paga, joint par nos confrères de France 3 Midi-Pyrénées. Un point d’achoppement entre collaborateurs et direction sur lequel devrait se pencher l’inspection du travail dès le mois de septembre.

Une polémique lucrative

La une polémique est, en tout cas, assumée par l’éditeur de la publication. "Je ne m’occupe pas des titres, je ne regarde même pas les unes. C’est le correspondant sur place qui l’a senti comme ça. Nous sommes un journal dans lequel souffle un air de liberté", pavoise, mercredi, auprès de nos collègues de France 3, Alain Paga. Et d’ajouter que "quand on veut relancer un journal, il faut un peu de provocation !". Après avoir répondu aux questions de France 3, mercredi, M. Paga semble jouer depuis la carte de la discrétion. Contacté par metronews jeudi matin, ce dernier n’a pas retourné notre appel, de même que celui de nos confrères de l’AFP.

Le titre, volontairement provocateur, semble en tout cas atteindre son but : faire vendre. Imprimé dans le département à 2.750 exemplaires, 1.500 numéros (au prix de 1,20 euros) s’écoulent en moyenne chaque semaine selon nos sources. "Avec tout le foin qui a été fait sur cette une, le numéro a très bien marché. Je n’ai pas encore des retours chiffrés, mais je suis optimiste", explique à metronews un responsable commercial du Petit journal, très confiant. Une polémique lucrative pour le titre, donc, et qui aura aussi permis de mettre en lumière les conditions de travail d'une rédaction locale et son combat pour faire valoir ses droits.

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