Des poulets déplumés, entassés, dopés aux antibiotiques : où en est le gavage médicamenteux dénoncé par L214 ?

Des poulets déplumés, entassés, dopés aux antibiotiques : où en est le gavage médicamenteux dénoncé par L214 ?

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ELEVAGE - L214 publie une nouvelle vidéo pour dénoncer des conditions d’élevages inadaptées, qui font que les poulets développent de nombreux problèmes de santé. Pour pallier cela, les industriels utilisent des antibiotiques à haute dose. Qu’en est-il de cette pratique ?

Ce poulet n’a plus qu’une jambe. Cet autre n’a plus de plumes sur toute une partie du ventre. Celui-ci, à force de vivre sur une couche d’excréments séchés, développe des pathologies sous les pattes. Celui-là boîte, cet autre présente des fractures... Les dernières images de L214, tournées dans l'élevage de poulets industriels Maître Coq en Vendée sont, encore une fois, choquantes. Et dues à des conditions de vie insalubres, une surdensité, une litière sale et corrosive, de la poussière, de l’ammoniac. Mais l’enquête publiée par Le Parisien mardi 12 juin met en lumière un fait moins connu : pour survivre à l’entassement, à la surdensité, à la promiscuité de ces conditions d’élevage industriel, les animaux sont dopés, ou plutôt gavés... d’antibiotiques.

Attention, ce n'est pas tout à fait interdit : depuis 2006, un règlement européen interdit certains antibiotiques, comme les additifs antibiotiques, facteurs de croissance. Mais des antibiotiques à visée thérapeutique restent autorisés, comme le précise le site du ministère de l’Agriculture, pour traiter des maladies bactériennes. Ils peuvent être utilisés à titre préventif ou curatif, et à cause du risque de contagion, le vétérinaire peut être amené à traiter l’ensemble du groupe sans attendre que tous les animaux manifestent des symptômes.


En clair, ce traitement médicamenteux est quasi lié à l’intensification et l’industrialisation des pratiques d’élevage, dans les années 1950. "C’est très commun, on ne pouvait pas avant élever des animaux en claustration totale sans avoir un arsenal de médicaments à côté", estime Sébastien Arsac, de L214. Et cela peut d’ailleurs être justifié : "Les antibiotiques peuvent constituer une part importante d’un bon élevage, permettant aux animaux malades de ne pas souffrir", reconnaît l'association. Des justifications qui disparaissent si ces médicaments sont utilisés "comme palliatifs à de mauvaises conditions d'hygiène ou pratiques d'élevage", une pratique "proscrite" depuis 1995, par le Conseil de l’Europe.

Des antibios pour supporter les conditions de vie ?

Les antibiotiques, ce n’est donc pas automatique. La France est plutôt gourmande, en la matière. En 2013, d’après l’ESVAC (Agence européenne du médicament), elle était au 10e rang des pays les plus consommateurs en santé animale, sur 26 pays participants. "En 2015, il a été vendu en France 786 tonnes d’antibiotiques destinés à la santé humaine et 514 tonnes d’antibiotiques destinés à la santé animale", chiffre même un rapport de l’ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament), de l’ANSES et de Santé publique France, paru en 2016. Selon les calculs de Sébastien Arsac, presque 40% des antibiotiques consommés en France le sont par les animaux d'élevage.


Dans cet élevage de Saint-Fulgent, en Vendée, L214 dénonce une "surutilisation" de certains antibiotiques, "de manière préventive et systématique, via l’alimentation". Relevés à l’appui, l’association montre que le narasin et le nicarbazine, deux antibiotiques utilisés pour lutter contre les coccidies, sont directement intégrés dans les miettes et granulés distribués aux poulets. Deux autres antibiotiques tels que l’ampicilline et l’amoxicilline sont aussi distribués, plus ponctuellement, via l’eau. "Les mauvaises conditions de vie des poulets, la promiscuité sont telles que si vous avez un virus dans un élevage, la contamination est très rapide", analyse Sébastien Arsac. "Par exemple, la coccidiose, un parasite assez commun, se transmet par les excréments. Et comme la litière n’est jamais renouvelée... Si les industriels veulent maintenir les animaux en vie jusqu’à l’abattage, c’est quasiment obligé. D’autant que tous ces facteurs affaiblissent leur système immunitaire." Car derrière ces médicaments, c’est tout un mode d’élevage qui est révélé en creux. 

"Les poulets filmés dans cet élevage sont de souche ROSS 308 jaune, une souche dite 'à croissance rapide', qui permet une croissance accélérée des muscles", raconte Sébastien Arsac. "En élevage intensif, tout est millimétré. Les poulets doivent partir à l’abattoir tous les 35 ou 40 jours, et leur poids est calculé presque au gramme près. Ils sont pesés tous les jours." La maladie n’est donc pas permise. "Les coccidioses, qui se développent dans les intestins des animaux, ont aussi pour effet de diminuer l’efficacité alimentaire, les poulets vont grossir moins vite que prévu", décrypte Sébastien Arsac. "L'utilisation de ces additifs comme le narasin permet de booster la croissance, ou en tout cas de maintenir une croissance forte des poulets." 


Les relevés qu’ils ont à leur disposition laissent l’organisation penser que "cette pratique est quelque chose qui est totalement standardisé, généralisé et massif dans la filière France." "C’est dans l’usine de fabrication d’aliments que sont ajoutés les antibiotiques, et ces usines fabriquent des centaines de milliers de doses, qui sont livrées dans tous les élevages." 


Et ce que L214 reproche encore à Maître Coq, c’est aussi une "indéniable tromperie des consommateurs". Le site internet du groupe volailler certifie en effet, dans la rubrique "Le contrat qualité élevage", n’utiliser des antibiotiques que "en cas de force majeur", et "en dernier recours, pour la santé et le bien-être de nos animaux". L214 a donc déposé une plainte auprès du jury de déontologie publicitaire pour la "communication de la marque autour du bien-être animal et de l’usage d’antibiotiques". Contacté, Maître Coq n’a pas encore donné suite, en ce mardi après-midi. 

Un enjeu de santé publique majeur

Si les antibiotiques sont aussi pointés du doigt, c’est que leur utilisation n’est pas sans risque pour la santé publique. L’ampicilline et l’amoxicilline sont ainsi classées comme "d’importance critique" par l’OMS, pour les risques d’antibiorésistance encourus. C’est en effet cela, le principal problème : la prise d’antibiotiques, répétée ou ponctuelle,  peut conduire à l’émergence de bactéries résistantes qui vont rendre les traitements antibiotiques moins efficaces. Et même propager de nouvelles infections à grande échelle. Pour le poulet, mais aussi pour l’humain... et la collectivité. Car ces molécules, résistantes à la chaleur et donc à la cuisson, se retrouvent directement dans les assiettes. Un rapport de l’ANSM estime que la diffusion de ces "bactéries résistantes est un enjeu de santé publique majeur" : en 2012, les infections à bactéries multirésistantes auraient causé 158 000 infections et 12 000 décès, en France.  Une étude américaine parue dans la Review of antimicrobial resistance, est encore plus alarmiste : d'ici à 2050, la résistance aux antibiotiques pourrait tuer une personne  toutes les 3 secondes dans le monde. L’opinion publique est d'ailleurs sensible à la question : d'après un récent sondage Ifop, 9 sondés sur 10 considèrent que la prise d'antibiotiques en élevage un "problème important".


 L’OMS s’est penché sur le problème en 2015, et incité les Etats à produire un plan de lutte. La France a notamment lancé via son ministère de l’Agriculture le plan EcoAntibio 2012-2017, qui vise une réduction de 25 % de l’usage des antibiotiques en 5 ans, via un guide des bonnes pratiques et sensibilisation des acteurs, ou encore le développement d’alternatives. Des élevages, comme les Label rouge ou bio, proscrivent par exemple déjà les antibiotiques. "Ce sont d’abord des animaux qui n’ont pas la même souche, ont un système immunitaire moins dépressif, et ont plus de temps pour grandir, environ 90 jours", explique Sébastien Arsac. "La stratégie retenue est donc de faire de la vaccination, pour booster leur système immunitaire, qui leur permet de se défendre tout seul."  Ces bonnes pratiques restent faibles : l’élevage industriel - dit standard - représente 83% de l’élevage de poulet. Plus de 8 poulets sur 10. Mais les premiers résultats du plan EcoAntibio semblent cependant là : entre 2011 et 2015, l'"exposition globale des animaux aux antibiotiques a diminué de 20 %", une baisse "très satisfaisante", indique le rapport de l'ANSM. Tant mieux : avec 800 millions de poulets tués en France chaque année, le succès du gallinacé, facile à déployer dans les brochettes, nuggets, et autres produits transformés, est constant en France, alors que la consommation des autres viandes diminue. 

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