Les traînées d'avion chercheraient à nous empoisonner ? On a discuté avec les adeptes de la théorie des "chemtrails"

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HOAX CLIMATO-SCEPTIQUE - Cette croyance, rejetée par les scientifiques, a émergé dans les années 1990 aux Etats-Unis. Elle avance que certaines traînées blanches créées par le passage des avions sont en fait des produits chimiques.

"Je vous assure, ce n’est pas par passion ! C’est qu’on n’a pas le choix. C’est un vrai danger pour l’Homme." Au téléphone, Romain, défenseur de la théorie des chemtrails (littéralement "traînées chimiques", ndrl), déploie ardemment ses arguments. Car il y a, selon lui, grand danger. Les chemtrails, vous ne connaissez pas ? Cette théorie, qui a surgi il y a une vingtaine d’années, avance que certaines des fumées blanches sorties du moteur des avions sont en fait des épandages de produits chimiques largués pour, au choix, agir sur le climat et la santé humaine en régulant la population, modifier le temps ou encore travailler à la mise au point d'une arme bactériologique. La communauté scientifique répond qu’il ne s’agit que de condensation ? Eux cherchent d’autres explications à la version officielle. "Ce n’est pas une théorie du complot !", répète Romain. "On s’inquiète, on a peur. C’est quand même un sujet grave !"


Lui s’est penché sur le sujet il y a 5 ans. "Petit, je regardais souvent le ciel. Mon rêve était de devenir pilote d’avion", commence-t-il. Et il en est certain : "A l’époque, c’était très rare, ces fumées blanches. Maintenant, quand je lève la tête, il y en a une cinquantaine par jour, les traînées s’étalent, quadrillent le ciel, et restent longtemps. ‘Ils’ viennent le faire quand les nuages arrivent. C’est pour retenir la pluie. Ils balancent des produits toxiques à profusion." Lui en est sûr, ce n’était pas comme ça il y a encore 20 ans. "Il y avait de grands ciels bleus et des beaux nuages, bien formés." 

Recherches acharnées sur les réseaux sociaux

Romain ne veut pas croire bêtement. Il a cherché, s’est renseigné sur toutes ces théories. "Chaque jour, j’y consacre deux ou trois heures. Vous avez tout sur le net, si vous savez trier et chercher les bonnes choses." Parce qu'attention, le quadragénaire  sélectionne les informations. "Il y a des choses intéressantes, et d’autres complètement folles. Moi je cherche des choses prouvées par la science, je fais le tri dans les âneries." Et il poste le tout sur sa page Facebook d'information sur les chemtrails. 


Car c’est là que se regroupent tous les adeptes. Des dizaines, peut-être centaines de groupes Facebook existent de par le monde, où chacun poste, échange, discute autour de vidéos, photos de ciels et de traînées, compte-rendus d’études, relevés pseudo-scientifiques, baromètres météo...  Chaque matin s’empilent ainsi des dizaines de publications, notamment sur des forums américains, dont certaines font des centaines de milliers de vues.  Comme cette vidéo montrant un impressionnant nuage derrière un avion un Boeing 787, vue plus de 700.000 fois. A la base pourtant, elle a été postée par un pilote russe qui précisait que "cette traînée de condensation a l’air foncée parce qu’elle est à contre-jour".

Mais pour des centaines d’internautes, il s’agit bien là d’un chemtrail. D’autres "anomalies" ou signes curieux sont postés,  censés montrer qu'il est possible de manipuler le climat. Comme "cette machine qui fabrique un nuage qui devient de la pluie après quelques minutes", s'insurge un internaute.

D'autres scrutent le ciel en permanence, à la recherche de preuves...

D'autres, encore, se penchent sur des procédés pseudo-scientifiques.

Et pourtant à chaque fois, pour ces faits, il existe des explications scientifiques.  Ces traînées sont, et c'est établi scientiquement depuis les années 1950, un phénomène physique qui provient de la condensation de la vapeur d'eau émise par les moteurs d'avions. L'aparition ou non de ces traînés répond à ces facteurs complexes, telles que l'altitude, le taux d'humidité dans l'air,  de température. Mais les tenants des chemtrails doutent.


Comme pour cette vidéo, qui prétend montrer une "étrangeté" : il y aurait six traînées de condensation alors qu’il n’y a que quatre moteurs sur cet avion. 

En fait, il apparaît que les traînées de chaque moteur se mélangent et peuvent prendre différentes formes en fonction de la température, de l’altitude, de l’inclinaison ou encore de la perspective. Comme cette autre photo, issue d'une vidéo, qui prétend prouver l’existence de réservoirs de produits cachés dans les avions... 

... qui sont en réalité des poids pour simuler les passagers lors de tests. Ou encore, ces grosses quantités de "produits" lâchés d'un coup, qui proviennent en fait de Canadair.  Des explications simples, scientifiques. 


Trop simples ? En tout cas, les adeptes de la théorie des chemtrails n'y croient pas. Ou du moins, ils ne font pas confiance à cette science-là. Des questions sont posées : "Pourquoi parfois, quand deux avions volent à côté, l’un fait un trait, et l’autre non ?" Des "coïncidences" sèment le trouble :  "Pourquoi les pays qui ont banni Monsanto ont subi des événements climatiques majeurs. Étonnant non ?" ; Des observations suscitent l'étonnement : "Tiens, il fait – 67 degrés en Russie, et on nous parle réchauffement climatique, curieux non ?"  Et toutes ces apparentes anomalies auxquelles on cherche des causes suscitent, lentement mais de plus en plus sûrement, le doute chez les internautes. Tout cela aidé par Internet, et par des personnalités qui n'hésitent plus à relayer, elles aussi, leurs doutes. "On sent que de plus en plus de gens s’y intéressent", sourit Romain. Les chiffres le montrent : dans un sondage international réalisé en 2011, 17% des sondés croyaient en cette théorie. 

A qui profite le crime ?

Attention, ne les confondez pas avec ces "petits rigolos" qui croient que la Terre est plate. Eux, c’est du sérieux. "Il y a des relevés qui montrent qu’on trouve du baryum, de l’aluminium, des substances très nocives", détaille Romain. "Et quand on suit les courbes des avions en vol, on s’aperçoit bien que certains n’ont pas toujours de destinations." Chaque internaute adepte de la théorie des chemtrails semble devenu, à force de recherches tous azimuts, expert en balistique. Ils parlent "géoingénierie", "conduction des ondes électromagnétiques", "programme HAARP", un supposé programme de recherche sur les aurores boréales opéré par les militaires américains. Ils sont méfiants vis-à-vis du réseau 4 G et de la volonté du gouvernement de couvrir les zones blanches ; évoquent l’aluminium, le fluor, présent aussi "dans la nourriture, les vaccins, les bonbons, dans l’eau", "pour rendre les gens dociles, leur laver le cerveau". Les forums parlent de maladies dégénératives et de personnes électro-sensibles, de taux de QI de la population qui baisse considérablement. Avec un même raisonnement : ce n’est pas étrange, tout cela ? Et on voudrait nous faire croire que ce serait une simple coïncidence ?


C’est toute une vision du monde qui se dessine. "Il faut se poser la question : pourquoi cela ? A qui ca profite ?", glisse Romain. Lui pense avoir trouvé la réponse. Et la présente de façon énigmatique. "On le sait bien, ce n’est pas le peuple qui a le pouvoir... Il y a une guerre secrète contre le peuple." De qui ? Pourquoi ? Il reste flou, mais convaincu : "Il y a des gens qui veulent diriger pour avoir un nouvel ordre mondial, enfin, vous voyez ce que je veux dire." Il n’y a pas de hasard. Tout est lié. Tout profite à quelqu’un. Le quelqu’un, c’est, au choix, les Etats-Unis, le FBI ou la CIA, les militaires, les puissants, les Juifs, ça dépend des fois. Là aussi se dessinent les logiques propres aux conspirationnistes.

Et qu'en dit la science ?

Sur les pages Facebook, quelques internautes cherchent à démonter ces théories des chemtrails. "Ce sont surtout des pilotes, des gens dans l’aéronautique", reconnaît Romain. Mais leurs arguments ne l’atteignent pas. En 2016, un groupe de 77 chercheurs s’est mobilisé sur les arguments avancés par les tenants des chemtrails. Dans les conclusions de l'étude, ils estiment qu’aucun élément – photos présentées, analyses chimiques des traînées - ne tient la route. Mais ça encore, Romain ne l’entendra pas. Même s’il se veut "ouvert au débat". "Quand on vous dit qu’en fait c’est de la condensation, ok, je veux bien", dit-il. "Mais alors il va falloir un peu argumenter". De toute façon, il en est sûr, on ne nous dira jamais tout : "On parle quand même quelque chose de caché, de l’ordre du programme militaire et donc ultrasecret. " 


Lui ne changera pas d’avis. Reste que certains éléments sont vrais, d’où la difficulté de faire entendre raison aux thèses aventureuses : les moteurs d’avion polluent, oui. Ils rejettent certes de la vapeur d’eau, mais sont aussi responsables de 3% du CO2 à l’échelle mondiale, comme le rappelle l'Autorité de contrôle des nuisances aéroportuaires. L’épandage d’aérosol existe aussi, mais à échelle locale, dans l’agriculture par exemple. Et il est vrai que le trafic aérien mondial a considérablement augmenté. Depuis 1945, il double tous les quinze ans. Mais tout cela n’a pas besoin de complot pour s’expliquer.

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