Deux ans après les attentats, l'ancien chef de la sécurité au Bataclan témoigne : "Il a fallu que j'accepte d’être aidé"

TÉMOIGNAGE - Le 13 novembre 2015, Noumouké Sidibé était au Bataclan, dont il était le directeur adjoint de la sécurité. Deux ans après l'attaque terroriste, ce quadragénaire n'a pu reprendre son travail. Celui qui a sauvé des dizaines de vie n’a rien oublié. Mais il tente, pas à pas, de se reconstruire et de vivre en paix avec lui-même.

Depuis le 13 novembre 2015, Noumouké Sidibé est en "accident de travail". Ce soir-là, il a trébuché "en enfer" et tente depuis d'en sortir. "J’ai un psy militaire qui m’aide énormément", dit le grand gaillard, ancien directeur adjoint de la sécurité au Bataclan. Pas à pas, il a appris à apprivoiser le  "bordel dans sa tête" qui  a suivi "les jours d’après". Parler, ce n’était pas vraiment son truc à Noumouké Sidibé. Ce banlieusard de Choisy, pilier d’une famille soudée d’origine malienne, était plutôt du genre à protéger les autres. "Dans la sécu, on est des gars costauds mais il a fallu que j’accepte d’être aidé".  


Le premier psy qu’il a vu au lendemain des attentats n’était pas vraiment prêt non plus : "Je voyais bien dans ses yeux qu’il était paniqué par mon récit. En même temps, personne n'était vraiment préparé à une attaque d'une telle ampleur", philosophe-t-il aujourd’hui. Désormais, il voit un professionnel rompu aux "blessures de guerre" et "ça va un peu mieux". Même s'il a cette formule qui en dit long sur le chemin qu'il lui reste à parcourir : "Partout où je vais, je reste sur le qui-vive". 


Son 13 novembre à lui a commencé comme ça : "Un concert de rock comme j’en ai fait plein dans ma vie avec un public sympa et relativement facile à gérer. Tranquillement, le concert démarre. J’étais à l’entrée avec mon collègue Didi. Il y avait deux personnes en train de fumer à l’extérieur, puis on entend des tirs, une vitre qui explose". Les deux fumeurs s’effondrent. Dans ce déferlement de "malheurs", Noumouké Sidibé saisit les quelques secondes de "chance". Il décrit ce corps qui se met en mode automatique. "On court, on réussit à entrer dans la salle. Je vais à droite, Didi à gauche. J’essaye de pousser les gens pour qu’ils fuient mais c’est du rock, la musique est forte. J’entends les tirs de kalachnikov sur le bar. Je cours dans la contre-allée, je tente de ramener un maximum de personnes avec moi. La porte d'entrée de la technique est fermée". Le reste se joue dans l’escalier et par la petite trappe à travers laquelle il hissera toutes les personnes qu’il peut. Il se souvient de cette "femme qui a une balle dans le dos". Noumouké Sidibé aurait pu fuir. Ça non plus c’était pas dans sa culture : "J'aurais très mal vécu avec. Partir comme un lâche, abandonner ces personnes, tu ne peux pas. J'ai une certaine éducation, celle de la solidarité". 

Depuis le toit, les rescapés de l’enfer se réfugient dans l’appartement situé au dernier étage de la salle de concert. Lorsque les policiers entrent, Noumouké Sidibé, tout de noir vêtu, est en première ligne. Alors, pour leur signifier qu’il n’est pas du côté des méchants, il agite "une serviette blanche".  "Ça a été très violent ça aussi, les forces armées étaient totalement à cran, ce qui est normal", les excuse-t-il. Il sera l’un des premiers à redescendre dans la fosse ensanglantée. "C'était une zone de guerre, un de ces moments qui ne s'oublient jamais", murmure-t-il. Avec des mots pudiques, il évoque ces images qui réveillent encore ses nuits. Les corps partout, l’odeur de la mort… Instinctivement une fois sorti, il revient à l’intérieur, tente de chercher ses collègues, ses amis, ses 20 années de vie détruites au sol. Son équipe est sauve mais il ne le saura que plus tard. 


Après, il a marché des heures. "Marcher, marcher, et encore marcher, il fallait que je marche". De toute manière, dans ce Paris à feu et à sang, "il n’y avait plus de taxis". "Les lendemains qui suivent ont été terribles", glisse-t-il. Noumouké Sidibé a voulu protéger les siens, ne rien raconter. Il a enfoui ses blessures, s’est forgé une carapace. En silence, il a encaissé les propos du chanteur des Eagles of Death Metal accusant les vigiles de complicité avec les terroristes. 


Musulman, il sait aussi tout des amalgames. Mais la victime des attaques du 13 novembre ne semble aujourd'hui plus atteignable : "Je suis un homme du monde, je suis musulman, j'ai des amis juifs, des amis chrétiens qui sont tous importants pour moi. Je suis un homme de paix. Je crois en l'humain. Ta religion, peu importe. Il faut que les gens marchent ensemble". Il lance comme ça des phrases qui pourraient sembler naïves mais qui ont, au contraire, la force de la sagesse de ceux qui ont vécu le pire. 

Son avocat aurait aimé que celui que l'on a surnommé "le héros oublié du Bataclan" reçoive la Légion d’honneur. L’intéressé se montre gêné avant de concéder dans un sourire : "Je ne l’aurais peut-être pas refusée. On n’aurait pas été des exemples mais pour nous (l’équipe de sécurité) qui venons de banlieue, ç'aurait été un chouette message pour les jeunes. Y a toujours des clichés sur les mecs de banlieue ou les videurs". 


A 40 ans, dont vingt passés dans la sécurité, Noumouké Sidibé n’exercera plus jamais son métier. Le stress post traumatique ne lui permet pas de reprendre le fil de sa vie d’avant. Depuis quelques temps, il pense à de nouveaux projets : "Dans la musique", chuchote-t-il. Il voudrait aussi intervenir dans les écoles, raconter, débattre pour mieux prévenir. "Le vrai enjeu, c'est les gamins", insiste-t-il. 

Viendra ensuite le procès. Il y pense parfois. "J'aimerais savoir... Mais je crois qu'il (Salah Abdeslam) a décidé de ne plus rien dire. C’est triste. Il a gâché sa vie, celle de beaucoup de personnes, de sa famille" commente-t-il simplement sans prononcer son nom. Le soir qui a fait basculer sa vie, Noumouké Sidibé a beaucoup pensé aux siens. A sa fille qu’il "ne reverrait peut-être jamais".  Alors, comme il est encore là, il a été "obligé de (se) reconstruire pour elle". 


Il ne fait partie d'aucune association de victimes. Il n’a pas pu remettre les pieds au Bataclan. Mais il avance quand même Noumouké Sidibé, avec ses peurs. Deux ans jour pour jour après les attentats qui ont changé le visage d'un pays, il ne formule qu’un souhait :  "Que les familles de victimes puissent vivre en paix et que leur cœur soit apaisé". Et il pleure en silence avant de repartir à pied. 

Tout savoir sur

Tout savoir sur

Les attentats du 13 novembre, deux ans après

Sur le même sujet

Plus d'articles

Lire et commenter