Discriminations bancaires - Rachida, stoppée net en pleine ascension professionnelle : 'J'étais anéantie"

Discriminations bancaires - Rachida, stoppée net en pleine ascension professionnelle : 'J'étais anéantie"
SOCIÉTÉ

TÉMOIGNAGE - Aujourd'hui courtière en assurance, Rachida Boukhari a eu une expérience particulièrement traumatisante il y a quelques années. En pleine ascension professionnelle, elle a besoin d'un prêt pour lancer son activité. Mais, contre toute attente, elle se voit opposer une fin de non-recevoir. Un refus qu'elle, mais aussi ses proches, imputent à ses origines étrangères.

Vous n'imaginez pas quelle était mon excitation, mon enthousiasme". Ancienne salariée d'un cabinet de courtage en assurance de Grenoble, Rachida Boukhari se voit proposer, à la mi-2012, après quatre ans de bons et loyaux services, le rachat du portefeuille de clients par le courtier pour lequel elle travaille

"Et vos autres frères, ils font quoi ?"

L'opération n'est pas légère : un dossier à monter, des comptes à présenter, un business plan à dessiner... et un prêt à obtenir : "Le portefeuille coûtait 450.000 euros. J'avais 100.000 euros d'apport personnel, et avec le crédit vendeur, il fallait que j'obtienne 300.000 euros auprès de la banque." Pas une mince affaire, mais Rachida Boukhari, 48 ans à l'époque, peut compter sur le soutien de son ancien employeur : "Il m'a accompagnée à mon rendez-vous avec une conseillère clientèle. Pour moi, l'entretien se passe bien, on me dit que mon dossier est bon. On m'interroge sur mon parcours professionnel, c'est normal. Mais au moment où le vendeur a parlé du métier de mon frère, docteur en sociologie et auteur, j'ai commencé à tiquer".

Sur quoi la conseillère embraye, alors qu'à aucun moment, Rachida n'a mentioné avoir d'autres frères : "Très bien. Et les autres ?" "Ça m'a interpellé, mais je n'ai rien dit, et j'ai répondu." L'entretien se termine sur la fixation d'un délai : "On fait passer votre dossier en commission, vous serez fixée dans 15 jours". Le temps passe, le délai aussi, et Rachida Boukhari reste sans réponse malgré ses relances et celles de son employeur. "Ça devenait urgent : j'avais signé mon compromis et j'avais deux mois pour réussir la vente, sans quoi la procédure serait frappée de nullité."

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Reçue dans le hall, sans considération

En plein été, Rachida Boukhari voit son dossier confié au remplaçant de sa conseillère, partie en vacances. L'expérience est tout aussi décevante : "J'ai vainement demandé plusieurs rendez-vous, puis je suis venue à l'agence... où on m'a reproché de ne pas avoir de rendez-vous. J'insiste et obtiens d'être reçue, mais dans le hall, pour m'entendre dire que l'évaluation de mon dossier est encore reportée. Il n'y avait aucune considération, ni pour mon projet, ni pour moi."

Ce n'est qu'à 15 jours de la fin du délai des deux mois que le couperet tombe. Revenue de vacances, la conseillère de Rachida Boukhari la rappelle et lâche la sentence : "Votre dossier est ajourné." "En clair, ça veut dire quoi ?" lui demande la courtière. "Que votre demande de prêt est annulée." Des explications sont exigées, en vain : "Je ne peux pas vous dire pourquoi". 

Elle trouve malgré tout la force d'aller à la rencontre de sa conseillère. En vain. La conseillère, très gênée, finit par lui dire, en guise de consolation : "Vous savez, c'est un mal pour un bien". Cinq ans après, Rachida Boukhari laisse encore couler les larmes : "A ce moment-là, j'étais anéantie, je ne faisais plus rien." 

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"En fait, j'étais déjà disqualifiée"

Rachida Boukhari demande à son ancien employeur si le rejet qu'elle a subi a quelque chose à voir avec ses origines. "Je n'avais pas terminé ma question qu'il m'a répondu : 'Oui, Rachida, c'est pour ça.'" Cinq ans après, celle qui est arrivée en France à l'âge de 13 ans et a obtenu la nationalité française sur le tard est toujours stupéfaite : "Ce genre d'expérience, ça vous laisse fragile, frileux. [...] C'est la clé de la réussite qui vous est enlevée." 

Rétrospectivement, elle se dit qu'elle aurait dû s'en douter : pourquoi supposer qu'elle avait plusieurs frères ? Pourquoi autant de difficultés à obtenir de simples rendez-vous ? "Avec le recul, j'en suis sûre, si mon ancien employeur [un homme blanc d'une soixantaine d'années, ndlr] ne m'avait pas accompagnée, je n'aurais jamais eu de rendez-vous." Et de se rappeler un autre entretien, dans sa banque : "On m'avait promis une réponse sous 48 heures. C'était rigoureusement impossible de traiter un dossier sérieusement de cette façon. En fait, j'étais déjà disqualifiée."

Après cet échec, Rachida Boukhari a quitté le cabinet et s'est installée en indépendante. En 2014, forte d'un petit portefeuille de clients, elle a pu s'installer en cabinet et s'apprête à refaire une demande de prêt. Marquée par une certitude : son cas n'est pas isolé et le fonctionnement des banques, qui pousse à l'évaluation officieuse des clients (via le "scoring"), en est responsable. "Le testing à Villeurbanne montre que le racisme existe à tous les niveaux, il faut le combattre, sensibiliser, faire des formations." En attendant, elle témoigne : "C'est une bouffée d'air frais d'en parler et de savoir que c'est reconnu".

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La discrimination est une pratique passible de trois ans de prison et de 45.000 euros d'amende pour une personne physique. L'amende va jusqu'à 220.000 euros pour la personne morale.

Si vous êtes victime de discrimination, vous pouvez saisir le Défenseur des droits.

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