Centrale du Tricastin : "C'est la première fois qu’un acteur du nucléaire brise l’omerta"

La centrale nucléaire de Tricastin, dans la Drôme.

ÉCLAIRAGE - Un ingénieur de la centrale de Tricastin a porté plainte contre EDF et contre sa hiérarchie, notamment pour "mise en danger de la vie d’autrui" et "harcèlement". Il dénonce entre autres la dissimulation de certains incidents. L'un de ses avocats a répondu à nos questions.

Il s'est battu contre une "politique de dissimulation" et en a subi les conséquences. Un cadre de la centrale nucléaire de Tricastin, dans la Drôme, a porté plainte contre EDF et sa hiérarchie aux chefs de "mise en danger de la vie d’autrui", "infractions au code pénal, au code de l’environnement, au code du travail et à la réglementation relative aux installations nucléaires" et "harcèlement".

Entré à EDF en 2004 puis devenu chef de service à Tricastin en 2016 après une "évolution fulgurante", cet ingénieur en arrêt maladie rapporte dans sa plainte, déposée début octobre, avoir pointé du doigt diverses anomalies - comme une surpuissance du réacteur n°1 en juin 2017, une inondation interne le 29 août 2018 sur la tranche n°3 - qui n'auraient pas été déclarées à l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN) ou qui l'auraient été de façon à "minimiser les événements". Il aurait à la suite de ça subi des "représailles". L'homme demande aujourd'hui que la justice reconnaisse lui reconnaisse un statut de lanceur d'alerte. Vincent Brengarth, l'un de ses deux avocats, a répondu aux questions de LCI.

Pourquoi demander le statut de lanceur d'alerte ?

Notre client réclame ce statut, car les faits de harcèlement qui sont dénoncés sont directement en lien avec les agissements qui rapportés par notre client. C’est donc la reconnaissance qu’il a été victime d’intimidations en lien immédiat avec ce qu’il a essayé de dénoncer auprès de sa hiérarchie.

Ce statut doit aussi pouvoir lui permettre de contribuer de façon pleine et entière à l’enquête, y compris sur certains éléments qui concernent la manière dont il a pu exercer ses fonctions sans craindre des représailles de la part de son employeur. Ça lui assure une forme de protection. On peut penser qu’il a été victime d’une placardisation et que les choses ne vont pas aller en s’améliorant s’il réintègre son poste suite à son arrêt maladie.

Quel est aujourd'hui l'importance de cette plainte ?

Cette plainte a un poids sans précédent, car c’est la première fois qu’un acteur du nucléaire brise l’omerta qu’il peut y avoir et décide de déposer plainte contre son employeur. Il s'agit de surcroix d’un ingénieur avec de très hautes responsabilités et qui a un niveau de maitrise impressionnant de tout ce qui est technique dans le domaine nucléaire. Il y a parfois eu des plaintes déposées, mais elles étaient généralement le fait d’associations de lutte pour l’environnement et jamais d’insider.

Il s'agit également de la première fois que l'on dispose de réelles preuves et une telle qualité de preuves. Là, nous avons non seulement quelqu’un qui a la maitrise de cette problématique, qui connait parfaitement la règlementation en la matière, et qui par ses responsabilités a eu accès à de rares éléments. Il y a des mails, des documents… La plainte fait plus d’une soixantaine de pages et nous avons des centaines de pages d’annexes.

Pour nous, il ne fait aucun doute qu’il y a des incidents - environ une dizaine - qui n’ont pas été traités à leur juste valeur par EDF et nous sommes en droit de penser que, compte tenu du contexte et du fait qu’il y avait une visite décennale pour l’un des réacteurs de cette centrale, il y a une stratégie de dissimulation avec des objectifs très particuliers.

Que va-t-il se passer maintenant ?

L’attente désormais, c’est l’ouverture d’une enquête préliminaire. Cela devrait avoir lieu dans plusieurs mois, compte tenu des délais actuels de la justice. Si les faits dénoncés sont reconnus, je pense qu'une réflexion de fond très importante sera nécessaire sur la question du contrôle des incidents. Cette affaire met en effet en évidence que le mode de contrôle des opérateurs sur le nucléaire repose sur la confiance et la transparence. C’est uniquement déclaratif. Il faudra aussi s'assurer que ce mode de fonctionnement ne soit pas généralisé et concerne uniquement la centrale de Tricastin.

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Mais l’objectif immédiat de la plainte est d’obtenir la constatation qu’il a bien été victime de harcèlement en lien avec les faits qu’il a pu dénoncer. On a cherché à le mettre de côté. Quand vous avez une trajectoire comme la sienne, en constante ascension, et que subitement, au moment où il dénonce des faits, ses conditions de travail se dégrade… Pour nous, c’est clairement consécutif de faits de harcèlement.

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