Dix ans après les émeutes, où en sont les banlieues françaises ?

Dix ans après les émeutes, où en sont les banlieues françaises ?

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SOCIETE - La semaine dernière, François Hollande était en visite à La Courneuve. Ce lundi, Manuel Valls et dix-sept ministres sont, eux, aux Mureaux pour rappeler les engagements pris en faveur des quartiers défavorisés. Mais concrètement, dix ans après les émeutes de 2005, où en est-on ? Tentative de décryptage avec Thomas Guénolé, politologue et auteur de l’ouvrage "Les jeunes de banlieue mangent-ils les enfants ?", paru en septembre aux éditions Le Bord de l'eau.

Opération banlieue pour l'exécutif. Dix ans après les émeutes qui avaient embrasé les quartiers suite à la mort tragique de deux adolescents, Zyed Benna et Bouna Traoré, à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), François Hollande était à la Courneuve (Seine-Saint-Denis) mardi dernier.

Accueilli fraîchement , le chef de l'Etat y a rappelé les engagements du gouvernement pris en faveur des quartiers défavorisés. Des engagements que le Premier ministre Manuel Valls, entouré de pas moins de dix-sept, réitèrera ce lundi, lors d'une visite aux Mureaux (Yvelines).

Au-delà ce cette démonstration de force du pouvoir, comment les banlieues ont-elles évolué en dix ans ? Décryptage avec Thomas Guénolé. Le politologue a sorti en septembre " Les jeunes de banlieue mangent-ils les enfants ? ", un livre qui vise à déconstruire le mythe du "jeune-de-banlieue".

Dix ans après les émeutes, comment voyez-vous la banlieue ?
Il y a d’abord une erreur de diagnostic dans le fait d’appeler les événements de 2005 des "émeutes". Les "émeutes", ce sont des casseurs, qui se livrent au vandalisme. Ce qu’il y a eu en 2005, c’est une révolte : c’était un geste politique. Les insurgés sont à l’époque entrés en rébellion contre ce qu’ils estiment être, à tort ou à raison, un système de répression policière. Appeler ces événements "émeutes", c’est donc euphémiser la situation. C'est être dans le déni de réalité politique. Dix ans plus tard, Manuel Valls prononce enfin le mot "apartheid" . Cela soulève une tempête, mais le terme n’est pas trop fort.

Vous pensez donc que rien n’a changé ?
Pour paraphraser NTM, "les années passent, pourtant tout est toujours à sa place". Aujourd’hui, il y a une vraie ségrégation sociale, économique, et culturelle. Quand on vit et grandit en banlieue, on tente sa chance dans la vie en ayant trois boulets à chaque pied : discrimination à l’embauche, à l’adresse, au faciès ; préjugés permanents sur ce "monstrueux jeune de banlieue" qui va brûler votre voiture, violer votre femme et voler votre bien. Le jeune de banlieue concentre sur son dos le pire de toutes les ségrégations qui existent en France.

Mais le plan d’aide lancé par le gouvernement de l'époque n’a-t-il eu aucun effet ?
La rénovation urbaine est la seule chose qui a vraiment changé en matière de politique publique. Il est incontestable que sur le terrain, là où ces politiques ont été menées, il y a eu une réhumanisation de l’espace, une amélioration de la qualité de vie. On est passé des barres pourrissantes à des habitats de type pavillonnaire, avec la création de jardins publics. Mais il faut bien prendre conscience que tout n’a pas été rénové, loin de là. Et surtout : on peut rénover tout l’espace urbain que l’on veut, ça ne change pas le problème de la ségrégation. On a donné la priorité à la réhabilitation des bâtiments mais la réhabilitation des jeunes de banlieue eux-mêmes est passée au second plan.

Justement, vous dénoncez les clichés véhiculés sur l'image de ces jeunes...
Les jeunes de banlieue sont plus d'1 million : 98% d’entre eux ne sont ni criminels, ni délinquants, ni dans des bandes. Seule une minorité arrive à s'en sortir, et généralement en changeant de classe sociale, ils changent aussi de quartier. Une minorité plus marginale vit de trafics. Mais pour l'écrasante majorité, la réalité, c'est une galère de jeune pauvre urbain qui vivote entre le chômage, l’ennui, la "débrouille" et les emplois précaires. Toutes les voies de l’ascension sociale leur sont bouchées et la moitié d'entre eux sont des "NEET", un sigle anglais qui signifie qu'ils n'ont rien : ni emploi, ni éducation, ni formation. Et puis ce qui saute au visage sur le terrain, c'est que ces banlieues présentent les mêmes caractéristiques socio-économiques fondamentales que des pays en développement : le fait qu'un habitant sur deux soit un jeune, le taux de chômage, le délabrement des infrastructures, le niveau de saleté. C’est très grave d’en arriver à ce diagnostic.

Comment décririez-vous leur état d’esprit ?
En terme de représentation du monde, on n’est plus sur la même planète. Ces jeunes ont une totale absence de foi dans les politiques, mais plus généralement dans l’"ailleurs", dont ils sont totalement déconnectés. Pour eux, cet ailleurs est hostile, inintéressant, et il n'y a aucune chance qu'il s'occupe d'eux. Du reste ils ne croient ni à l'invocation des valeurs, ni aux slogans véhiculés. Symétriquement, des personnalités anti-système ont une très forte popularité chez une partie de ces jeunes, comme par exemple Dieudonné M'Bala M'Bala.

Y-a-t-il aussi des "mentors" religieux ?
Des travaux qualitatifs sur le sujet, comme ceux de Gilles Kepel, démontrent qu'une minorité de jeunes nés dans l'Islam se durcissent et se radicalisent dans l'Islam intégriste. Cela existe, mais c'est marginal. Et en parallèle, il se produit un phénomène massif dont on ne parle pas : l'écrasante majorité des jeunes de confession musulmane est en pleine désislamisation. La pratique religieuse des 18-35 s’effondre de manière spectaculaire, par rapport à leurs parents, comme on l'a connu jadis avec le christianisme. Radicalisation intégriste d’une minorité marginale, désislamisation de la grande masse du "ventre mou" : ces deux phénomènes contraires coexistent chez les jeunes musulmans. Mais à cause de "l’islamopsychose" collective qui fausse notre vision de la jeunesse née dans l’islam, nous les enfermons dans une identité musulmane, alors même que la plupart sont justement en train d’en sortir ! Du reste, plus de la moitié des jeunes de banlieue ne sont pas du tout musulmans : postuler qu’ils le sont tous, c’est encore un cliché !

Que peuvent faire, à leur niveau, les associations de terrain ?
Le maillage de ces associations et des travailleurs sociaux, c'est la dernière digue qui empêche l’effondrement complet des liens entre la planète banlieue et le reste du monde. Ils tiennent avec trois bouts de ficelle, à un rythme de travail très lourd, et sont confrontés à de situations de terrain qui s’aggravent. S’ils n’étaient pas là, il n’y aurait plus du tout de connexion. Mais le travailleur social de première ligne, au contact direct avec les jeunes, devient un "Sisyphe de banlieue" : les efforts qu’il déploie lui permettent de ralentir la dégradation de la situation, de compenser un certain nombre de manques. Mais le rocher retombe sans cesse, et il faut recommencer tous les jours.

Quelles peuvent être, dans la situation que vous évoquez, les pistes de sortie ?
Plusieurs choses peuvent et doivent être faites. Poursuivre la rénovation urbaine est bien en soi, c’est important de continuer. Mais il faut aussi se poser la question d’une politique de discrimination positive. Les discriminations à l’embauche, au logement, au comportement, que ce soit sur la couleur de peau, la résonance du nom ou le faciès, tout ça ce sont des réalités. Alors ne nous payons pas de mots : la seule manière vraiment efficace de rétablir la mixité sociale c’est de passer par des quotas obligatoires de diversité. On l’a fait pour les femmes, notamment dans la vie politique et les conseils d’administration des entreprises, parce qu’il n’y a que ça qui donne des résultats. Dans les banlieues, il va donc falloir mettre en place des quotas de maintien de logements pour les pauvres, afin d’éviter que la gentrification les expulse quand les jeunes couples de classe moyenne arrivent. Il va falloir sérieusement renforcer les sanctions de la loi SRU pour imposer des îlots de population pauvre dans les territoires favorisés. Et à l’école, pour arrêter la violence de la ségrégation scolaire, il va falloir des quotas d’élèves pauvres dans les établissements privés et publics. Abattre la ségrégation économique, sociale et culturelle sur laquelle la France de 2015 est bâtie, cela en passe nécessairement par là.

> "Les jeunes de banlieue mangent-ils les enfants ?" de Thomas Guénolé, aux éditions Le bord de l'eau.

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