"L'arabe est enseigné en France depuis François Ier"

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ENSEIGNEMENT - Jean-Michel Blanquer, qui souhaite développer l'apprentissage des langues étrangères, dont l'arabe, à l'école, a été critiqué par des responsables de droite et d'extrême droite. Pour la maître de conférence en linguistique Marie Varin, secrétaire de l'Association française des arabisants, c'est le désengagement de l'école publique qui pousse les élèves vers des structures privées.

Deux ans plus tard, le débat sur l'enseignement de l'arabe à l'école resurgit. Cette fois, ce n'est plus Najat Vallaud-Belkacem mais Jean-Michel Blanquer qui propose de développer l'apprentissage de la langue à l'école, s'attirant les critiques de responsables de droite ou d'extrême-droite comme Xavier Bertrand, Nicolas Dupont-Aignan ou Marine Le Pen.

Certains directeurs d'établissement refusent d'ouvrir des classes d'arabe par peur d'une ghettoïsationMarie Varin

Dans une interview accordée à LCI, la maître de conférence en linguistique et secrétaire de l'Association française des arabisants Marie Varin fait un diagnostic alarmiste de la situation de l'enseignement de la langue dans le public, et estime que l'école doit développer son apprentissage.


LCI : Comment expliquer que de plus en plus de personnes apprennent l'arabe en dehors de l'école ?


Marie Varin : Le problème, c'est qu'il n'y a pas de réponse à la demande des familles dans le secteur public. L'AFDA se bat depuis des années parce qu'il n'y a pas d'offre dans l'Éducation nationale, en tout cas beaucoup moins que dans l'enseignement supérieur. Les familles font des demandes d'ouverture de classes d'arabe qui ne sont pas suivies, d'abord à cause de choix politiques. Seuls quatre postes ont été ouverts au Capes et trois pour l'agrégation en 2018. C'est largement insuffisant. L'Éducation nationale dira qu'il n'y a pas de demande, mais les parents disent que leurs demandes ne sont pas acceptées. Les chiffres du Comité inter-universitaire d'Etudes arabes (CIDEA) montrent que quelques milliers d'élèves apprennent l'arabe dans le public, contre plusieurs dizaines de milliers dans le privé. 


L'arabe a mauvaise réputation. Dans la tête des gens, surtout en France, il est lié à l'islam alors que c'est aussi une langue moderne et de communication, parlée sous formes de plusieurs dialectes. Certains directeurs d'établissement refusent d'ouvrir des classes d'arabe par peur d'une ghettoïsation. À l'époque ou Najat Vallaud-Belkacem proposait de développer l'enseignement de l'arabe, elle avait été accusée de "confessionnaliser" l'éducation. C'est une contre-vérité : on n'a pas besoin d'être musulman pour être professeur d'arabe, comme c'est mon cas. D'autre part, les professeurs d'arabe ont passé un concours de la fonction publique et répondent à un cahier des charges ou le radicalisme n'a pas sa place. Tout cela revient à traiter les profs d'arabe d'islamistes.

Le radicalisme peut prospérer sur ce vide culturelMarie Varin

Apprendre l'arabe hors de l'école, est-ce forcément dans une tonalité religieuse ?


Si on se replace dans un contexte historique, l'arabe est effectivement la langue du Coran, mais c'est une variété d'arabe qui date de plusieurs siècles et qui ne correspond pas à l'arabe moderne. Hors de l'école, il est possible d'apprendre l'arabe dans des structures privées, dont certaines sont confessionnelles et d'autres pas. Il est difficile de connaître le contenu des enseignements dans un secteur informel comme celui-ci. Il existe certaines écoles de langues privées qui délivrent des cours d'arabe, de la même manière que l'Institut franco-américain enseigne l'anglais. Pour le reste, il n'y a pas de droit de regard sur l'enseignement dans les structures qui ne sont pas sous contrat avec l'Éducation nationale.


Est-il possible, ou souhaitable, d'encadrer cet enseignement de l'arabe hors de l'Éducation nationale ?


Ce n'est pas faisable ni souhaitable. Ça ne fait que déplacer le débat pour, au final, ne pas parler de la situation de l'arabe dans le secteur public. Si le ministère voulait s'en donner les moyens, en ouvrant des postes de professeurs et des classes, il peut lutter contre certains phénomènes de radicalisation. Ça permettrait de conforter les élèves issus de l'immigration dans leur double culture, ou au moins de développer cette double culture, car je pense que certains adolescent peuvent verser dans la radicalisation car ils connaissent aussi mal la culture de leur pays d'origine que celle de leur pays d'accueil. Le radicalisme peut prospérer sur ce vide culturel. Et si l'État veut avoir un droit de regard sur l'enseignement de cette langue, il faut qu'il développe son apprentissage dans le secteur public.

Les arabophones ne parlent pas l'arabe du CoranMarie Varin

L'enseignement de l'arabe dans le privé et dans le public peuvent-ils devenir complémentaire ?


Bien sûr, l'un n'exclut pas l'autre. Mais aujourd'hui nous sommes confrontés à une logique d'exclusion : le public contre le privé. Et par réaction, le privé récupère des milliers d'élèves. Pourtant, un élève qui apprend l'arabe dans une école coranique peut tout à fait étudier en même temps l'arabe au collège ou au lycée, car ce n'est pas le même arabe. C'est une langue comme les autres, même si à une époque elle a été liée à un texte sacré. Les arabophones ne parlent pas l'arabe du Coran, puisqu'il s'agit d'une variété de langue figée dans un but liturgique. Apprendre l'arabe dans une école coranique, c'est apprendre à réciter le coran et à le reformuler. Apprendre l'arabe pour communiquer fait appel à d'autres compétences. La France est le pays européen qui enseigne l'arabe depuis le plus longtemps. Il est enseigné depuis François 1er et l'agrégation d'arabe date de 1906... Il serait dommage de perdre cette tradition.

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