Ils cumulent plusieurs métiers par envie : les "slasheurs" vont-ils bouleverser le monde du travail ?

Ils cumulent plusieurs métiers par envie : les "slasheurs" vont-ils bouleverser le monde du travail ?

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CARRIÈRE - Cumuler les jobs en associant passions et revenus, c'est la spécificité de ceux que l'on appelle les "slasheurs". Et les spécialistes en sont sûrs : c'est une tendance de fond qui pourrait devenir une norme. Explications.

Lorsqu'on leur demande ce qu'ils font dans la vie, ils répondent qu'ils sont secrétaire/prof de salsa ou bien coach sportif/vendeur de vêtements, serveur/photographe... Le plus connu d'entre eux pourrait être Karl Lagerfeld, le plus célèbre actif de l'industrie de la mode qui est photographe/directeur artistique/vidéaste/patron de librairie. Ces personnes cumulent plusieurs activités qui n'ont parfois pas grand chose à voir et nombre d'entre eux le vivent plutôt bien. Eux, ce sont les "slasheurs", des pluri-actifs, selon le ministère du travail. 


Un terme qui désigne des personnes qui jonglent entre plusieurs activités professionnelles par nécessité d'augmenter leurs revenus ou par choix et parfois les deux. En 2016, en France, 16% des actifs entre 18 et 65 ans sont des "slasheurs" et parmi eux, 77% exercent leur deuxième métier dans un secteur tout à fait différent, indique une étude pour le salon SME, le salon des micro-entreprises. 


Pour Denis Pennel, slasheur lui-même et auteur d’un livre Travail, la soif de liberté, ces chiffres sont sûrement sous-évalués car ils ne prennent pas en compte le travail bénévole et les personnes qui ne déclarent pas toutes leurs sources de revenus. Aussi, le chiffre de 4,5 millions serait plus proche de la réalité, "encore qu’on est très probablement au dessus", selon lui. Alors qui sont ces "slasheurs", cumulards de jobs et de passions ? LCI a mené sa petite enquête. 

Le profil de ces "slasheurs"

Ils ont entre 25 et 50 ans et ont fait une croix sur tous les avantages procurés par le légendaire CDI. Ils forment cette génération de travailleurs qui incarne bon gré mal gré, la flexibilité du marché du travail. "Slasheuse" elle-même, Marielle Barbe a sorti un livre sur le sujet (Profession slasheur : cumuler les jobs, un métier d'avenir) et selon elle, il y a autant de profils différents que de "slasheurs" mais on constate toutefois qu’ils ont des points communs. "Au cours de mon enquête, j’ai remarqué qu’ils étaient tous curieux et qu’ils ne voulaient plus s’ennuyer au travail. Ils ne veulent plus subir", dit-elle. 


Une analyse soutenue par Denis Pennel : "Le profil type n’existe pas car ils sont par définition multiples. Ils sont plutôt jeunes mais on le voit, les retraités cumulent aussi les activités. Les individus ont de plus en plus de centres d’intérêt et sont polycentriques. Cela permet de cumuler des activités passions et professionnelles avec une porosité croissante entre vie privée et professionnelle."


Le fait n'est pas totalement nouveau. Si depuis quelques années, ces travailleurs sont devenus une sorte de curiosité pour les cabinets d'étude qui estiment qu'ils sont plusieurs millions en Europe à pratiquer le multi-jobs, la pratique est ancienne.  "On a cumulé depuis toujours, plusieurs activités car il y a des métiers qui s'y prêtent", explique Denis Pennel. Dans les zones montagnardes, l'agriculteur pouvait il y a quelques années être professeur de ski, l'hiver. Le serveur en station de ski pouvait devenir moniteur de surf l'été. Ce qui diffère aujourd'hui, c'est la succession dans le temps.

Pourquoi devenir un "slasheur" ?

Selon l'étude menée par le salon SME, ils seraient 70% d'entre eux à être "slasheurs" par choix et exercer leur deuxième métier, par passion. Reste que la principale motivation quant à l'exercice d'un deuxième métier, est l'argent. 73% d'entre eux ont fait ce choix quant les 27% autres expliquent qu'ils le font par envie d'exercer un métier-passion. Pour Denis Pennel, "les gens ne veulent plus être compartimentés". 


Florence Hugony cumule missions de consulting dans les entreprises et enseignement dans des écoles spécialisées. "Slasheuse", elle l'a toujours été. "Quand j’ai commencé, ça m’ennuyait de n’avoir qu’une fonction. Je n’ai pas le souvenir d’avoir demandé verbalement, j’ai proposé, spontanément, de faire autre chose, confie-t-elle à LCI. J'ai toujours aimé avoir plusieurs casquettes et cumuler plusieurs boulots. C’est inhérent à mon caractère et la singularité de ne pas être dans une case. En ce moment, je monte des projets et j’ai envie d’organiser des soirées, je rencontre des start-up pour développer mes idées. J’ai même eu un restaurant pendant trois ans et je cumulais tout cela à l’époque."  

"Slasher" rime-t-il avec précarité ?

N'allez cependant pas leur dire qu'ils sont des travailleurs précaires. Car pour eux, il s'agit avant tout de ne plus faire rimer travailler avec trimer et d'y gagner en bien-être personnel. "Dans la majorité des cas c’est un choix car les individus modernes veulent s’accomplir dans le travail. Les jobs alimentaires, ils n’en veulent pas. Ils veulent un sens à ce qu’ils font. C’est une tendance de fond et plutôt choisie", explique Denis Pennel. 


Gaëlle Troalen est chargée de projet dans l'immobilier le jour et DJ la nuit. Pour elle, ce cumul d'activités lui permet de trouver un équilibre essentiel. "Je suis une passionnée de musique et je passe beaucoup de temps en club que ce soit à Paris ou à l'étranger. Le fait d'avoir un boulot de jour avec une structure et des horaires à respecter me cadre. J'aime avoir un rythme diurne et travailler en équipe. A côté, j'ai mes extras dans un domaine artistique, de nuit, avec des gens et un univers aux antipodes de ceux que je fréquente la journée. C'est un bon équilibre", explique-t-elle. Denis Pennel estime d'ailleurs que derrière le terme "précaire"  il faut désormais dissocier le contrat et le concept. "Un intérimaire qui va cumuler plusieurs emplois sera moins précaire qu'une mère de famille célibataire en CDI à mi-temps", argumente-t-il.

Le problème du statut

La contrepartie à cela est que les statuts sont parfois... difficiles à cumuler, eux. Marielle Barbe explique d'ailleurs que la difficulté principale est qu'il n'existe pas de statuts spécifiques. Pour elle, les "slasheurs" ont "les mêmes contraintes que l’entrepreneur multipliées par trois ou quatre. Parfois les statuts ne sont pas compatibles entre eux et si on n'est pas vigilants, c’est la catastrophe. Il est urgent aujourd’hui, d’inventer un statut proche de l’intermittent du spectacle, quelque chose comme intermittent de la restauration pour cumuler les missions. Un intermittent pourra cumuler les emplois et ce sera plus simple. Le 'slasheur' est confronté à une quadruple peine : chercher un boulot, gérer l’administratif, être mal protégé et l’œil suspect du recruteur qui estime qu’il en fait trop pour être honnête."

Ce n’est pas pour tout le monde, il faut des qualités spécifiques, savoir se vendre, par exempleDenis Pennel

Outre le statut, être un "slasheur" nécessite quelques qualités inhérentes à cette agilité professionnelle. "Il faut être organisé et épaulé. C’est compliqué à gérer, parfois, car cela peut être épuisant. Tu ne te poses jamais nulle part donc tu ne sais jamais ce que va être ton avenir", explique Florence Hugony. Et Denis Pennel de préciser : "On est maître et acteur de sa vie professionnelle et ce n’est pas toujours facile à gérer, le travail indépendant. Ce n’est pas pour tout le monde, il faut des qualités spécifiques, savoir se vendre, par exemple". 


Pour Gaëlle Tröalen, c'est parfois la fatigue : "La contrepartie, c'est le nombre d'heures que cela ajoute à des semaines déjà bien remplies". En revanche, toutes deux s'accordent à dire que ce cumul d'activités permet un épanouissement essentiel. "On ne trouve pas de stabilité mais je m’en fous. L’important c’est de se lever le matin et d’être content de ce qu’on va faire", avoue Florence Hugony. 

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Une situation mal comprise par les entreprises

Ce concept de 'slasheur' est souvent mal perçu par les entreprises. "Elles n’ont pas pris en compte ces profils et proposent toujours un contrat en CDI qui stipule qu’on ne peut avoir une autre activité, explique Denis Pennel. Elles ne savent pas organiser le travail de ces personnes avec des activités différentes. De plus, ces personnes ont une plus grande indépendance au travail notamment dans le rapport de subordination. Le 'slasheur' est un entrepreneur de lui-même et revenir dans une situation encadrée avec des ordres, cela ne marche pas très bien." 

Au niveau RH, des enjeux énormes se jouent avec l’arrivée de ces profils hybridesMarielle Barbe, slasheuse et auteure d'un livre sur le sujet

Pour Marielle Barbe, qui partage cette analyse, le problème est que les entreprises vont devoir s'y confronter, "par obligation" : "Les entreprises du numérique n’arrivent plus à garder leurs talents parce qu’elles ne savent plus séduire. Au niveau Ressources Humaines, des enjeux énormes se jouent avec l’arrivée de ces profils hybrides que l’on ne sait ni accompagner ni garder. Le gâchis du talent dans les entreprises est de 79%." Et Denis Pennel d'abonder dans ce sens avec cette statistique édifiante : "un tiers des nouveaux CDI sont rompus dans l’année qui suit pour démission ou rupture de la période d'essai". 


Florence Hugony voit son CV être parfois incompris par les entreprises malgré son expérience. "Les entreprises françaises ne sont pas prêtes à accueillir des gens comme nous. Ou à la rigueur sur des missions ponctuelles. J’ai senti que mon profil était singulier. Un inconvénient dans le milieu français. Aux USA, c’était bien d’avoir pleins de compétences, par exemple. Je rencontre souvent des chasseurs de tête qui m'expliquent que les entreprises ne veulent pas de moi, car je ne veux pas de CDI", dit-elle. 

Demain, tous "slasheurs" ?

Et si cette situation devenait la norme ? "C’est une tendance qui va se développer, c'est sûr, affirme Denis Pennel. L'emploi salarié va se réduire au profit du travail indépendant grâce au statut d’auto-entrepreneur. Cela correspond à une évolution sociologique de la population."


Marielle Barbe abonde dans ce sens. "La norme de la mono-activité est en train de disparaître même si elle est encore très forte en France. On va déconstruire cela parce que les jeunes s‘en affranchissent de plus en plus. Dans dix ans, on n'aura plus à se justifier, à expliquer pourquoi on est 'slasheur'. On a une capacité à reconnaître la liberté des artistes à être sculpteurs, peintres, danseurs… Serge Revzani disait d’ailleurs : 'je suis un artiste multi-indisciplinaire'. J’ai envie d’encourager les jeunes à être cela". 


"C’est une société à faire évoluer", renchérit Florence Hugony. Faut-il en avoir peur ? Pas forcément. Pour la bonne et simple raison que "dans notre vie, nous le sommes déjà, pour beaucoup. On cumule déjà les vies professionnelles, amicales, privées", conclut Denis Pennel. 

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