Être journaliste étranger en Afghanistan : "Après chaque grosse attaque, on se pose des questions"

Être journaliste étranger en Afghanistan : "Après chaque grosse attaque, on se pose des questions"

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TEMOIGNAGES – De récentes attaques en Afghanistan ont coûté la vie à 25 personnes, dix étaient des journalistes, dont un photographe de l'AFP. Sur place, journalistes locaux et reporters de guerre ont vu leurs conditions de vie et de travail se dégrader au fur et à mesure que le conflit, à Kaboul et dans les campagnes, gagne en intensité et en complexité.

Il était le "pilier" de l’AFP à Kaboul. Le photographe Shah Marai a été tué lors d’une double attaque à Kaboul, le 30 avril. Ce jour-là, au total, vingt-cinq personnes ont perdu la vie, parmi elles dix étaient journalistes. Alors que les représentants officiels et ambassadeurs ont longtemps constitué une cible privilégiée des talibans, ce funeste lundi a prouvé, si besoin était, que le groupe Etat Islamique, désormais installé dans la région, cible aussi volontairement les journalistes - qu’ils soient afghans ou étrangers.


Près de dix-sept ans après la chute du régime fondamentaliste des talibans, l’Afghanistan n’en finit plus de s’enfoncer dans le chaos. Les quelques journalistes sur place sont les témoins de cette inexorable escalade de la violence, mais encore faut-il pouvoir la raconter. Que signifie être journaliste en Afghanistan ?  Comment les conditions de vie et de travail de ces expatriés nécessaires ont-elles évolué ? Pour le savoir, LCI s’est entretenu avec plusieurs reporters français qui ont vécu ou vivent encore à Kaboul, entre acceptation du risque et devoir d’informer. 

Sur place, l'occidental a une valeur marchandeClaire Billet, documentariste freelance

Claire Billet fait partie de celles qui ont vu le pays évoluer au fil des années. Documentariste freelance, elle s’installe pour six ans à Kaboul en 2006, où elle travaille pour France 24, RFI ou encore Ouest-France. "Je suis arrivée au moment de la montée de la violence dans le pays" nous explique-t-elle. "Entre 2001 et 2004, la situation était très calme, puis l’armée de libération a commencé à être vue comme celle de l’occupation. Mais à l’époque, on pouvait encore faire des choses qui sont impossibles aujourd’hui. Par exemple, je pouvais quitter Kaboul et me rendre en voiture à Islamabad (au Pakistan), en jean avec une simple tunique et un voile." À présent, lorsque la journaliste retourne en Afghanistan une fois par an, elle "ne voyage plus qu’en burqa, à cause de la multiplication des checkpoints".


Mais s’il y a bien un risque immuable depuis de longues années en Afghanistan, pour les journalistes étrangers, c'est celui du kidnapping. Marie Normand est envoyée sur place par France 24, entre janvier et avril 2012. Si elle dit avoir bénéficié d'un "contexte favorable lié à une sorte de trêve hivernale observée par les talibans", elle se souvient toutefois d’une consigne très claire : "On m’avait prévenue : ce que je risquais le plus, c’était un enlèvement crapuleux contre une demande de rançon, pour nous revendre potentiellement ensuite aux talibans. Donc dans notre vie quotidienne, il ne fallait pas avoir de routine, ne pas sortir tous les jours à la même heure par exemple, ne pas être prévisibles." Claire Billet confirme : "Sur place, l’occidental a une valeur marchande et on sait que les enlèvements sont fréquents."

Un bon journaliste... est un bon voisin

La discrétion, dans la vie quotidienne ou en reportage, est donc un impératif. "Je me voilais" reprend Marie Normand, "non pas parce que c’était obligatoire mais pour rester discrète." Nicolas Ropert, lui aussi, a  fini par se fondre dans son quartier. Envoyé pour RFI de 2012 à 2014, il détaille : "Je ne mettais plus de jeans mais je m’habillais comme les afghans avec l’habit traditionnel, j’avais une petite barbe. J’essayais de rester discret et de ne pas me faire repérer tout de suite comme un étranger. Le soir, si on rentrait entre étrangers, on ne parlait pas pour éviter de se faire repérer, c’était du bon sens."


S'en suit alors un véritable numéro d'équilibriste pour les journalistes : faire profil bas... tout en gardant de bonnes relations de voisinage. Car pour les journalistes étrangers, les liens avec les voisins peuvent se révéler vitaux. "Je connaissais le quartier" indique Nicolas Ropert, " je tissais des liens avec les habitants sans trop savoir ce que ça valait, tout en me disant que ça pouvait me sauver". Pour Claire Billet, commerçants et résidents afghans constituaient même "la meilleure protection". "Ils préviennent et disent : 'faites attention, en ce moment c'est particulièrement dangereux' se souvient-elle.

Cigarettes et vélo d'appartement

À Kaboul, même dans un pays en guerre, le quotidien prend le dessus. On sort donc faire ses emplettes. Y compris quand on est journaliste. En tout cas, jusqu'à un certain point. "À l’époque où j'y étais, les étrangers n’étaient pas encore visés, les attentats touchaient surtout les hôtels où logeaient des officiels. Donc je roulais avec ma voiture, j’avais ma maison, je sortais faire mes courses. Il y avait des supermarchés 'pour les occidentaux', mais moi j’allais chercher des légumes et du pain chez le marchand du coin" nous dit Claire Billet. "Je pouvais sortir dans la ville, j'allais acheter mes cigarettes, mon pack de lait, je pouvais marcher deux kilomètres sans problème" ajoute Marie Normand. Nicolas Ropert résume de son côté : "C’était un pays en guerre mais on ne le voyait pas tous les jours. Parfois on allait au restau le soir, on faisait du rugby le vendredi." Et de tempérer : "Il y a toujours un risque d'être au mauvais endroit au mauvais moment." Autrement dit, tout journaliste en Afghanistan peut revenir sain et sauf d'un reportage compliqué et essuyer le lendemain une fusillade à la photocopieuse de l'ambassade.


Tous, par ailleurs, s'accordent à dire que la situation s'est largement dégradée.  Le sport, par exemple, est désormais une option compliquée pour Sonia Ghezali, freelance envoyée pour RFI. Depuis les rues de Kaboul, d'où elle réalise un reportage, elle nous raconte avoir  investi dans un vélo d'appartement, parce que "c’est très difficile de rester sans marcher ou sans bouger". Pour elle, en effet, plus question d'aller se balader librement en ville ou de se déplacer autrement qu'avec des chauffeurs de confiance. "On marche très peu, on voit très peu d'étrangers déambuler dans la rue désormais" nous dit-elle.

Se rendre (ou pas) sur les lieux d'une attaque

Comment, dans ce cadre, effectuer un travail de journaliste au plus près du terrain ? Dans le quotidien des reporters de guerre, il y a d'abord une part de travail à la maison, du "desk" comme on dit, pour limiter les risques sur les terrains trop dangereux. Mais il y a bien un moment où sortir devient une nécessité pour informer. Là encore, la situation s'est progressivement dégradée depuis 2012. "J’avais accès sans trop de difficultés aux personnes que je voulais interviewer, y compris des anciens talibans. Je me sentais respectée en tant que journaliste et en tant que femme" se souvient Marie Normand, tandis que pour Nicolas Ropert, "le challenge" était "de sortir de Kaboul" : "Je partais une fois par mois en reportage en dehors de la capitale, avec un chauffeur et un fixeur (une personne qui connaît le pays et guide le journaliste sur place, ndlr). Là, c'était dangereux, parce qu'on risquait de tomber sur des barrages tenus par des milices ou des talibans. Il fallait donc gagner les capitales provinciales puis faire venir les interlocuteurs à moi."


Aujourd'hui, Sonia Ghezali s'interroge sur la pratique de son métier : "La couverture des attentats est très particulière. On sait maintenant qu’il y a un fort risque de seconde explosion parmi les secours ou les journalistes (c'est le scénario des attentats du 30 avril revendiqués par Daech, ndlr). Généralement, j’attends une heure pour aller sur le lieu de l’attaque car je cherche avant tout des témoignages.  Je vais aussi dans les hôpitaux même si ce n’est pas sans risque non plus. Mais les journalistes afghans qui font de l’image n’ont pas ce choix, ils se sentent moins protégés." Elle poursuit : "Après chaque grosse attaque, on se pose des questions. Les modes opératoires évoluent, donc on se demande comment couvrir les événements. Faut-il se ruer sur les lieux d’une attaque ? Faut-il même s’y rendre ? Ici, la situation est cyclique, après les attaques, on limite ses sorties, et ensuite ça redevient calme. Mais on ne se relâche jamais vraiment."

Une population oubliée

Et alors que la mort de trois journalistes, en 2014 déjà, a poussé RFI à rapatrier Nicolas Ropert, Sonia Ghezali ne songe pas à rentrer en France de sitôt. "Les récents attentats ne m’ont pas donné envie de partir, au contraire" dit-elle. "Il faut être là pour raconter l’actualité du pays. C’est effrayant mais c’est notre travail d’information et aussi un vrai témoignage de ce qui se passe ici. La population a le sentiment d’être oubliée, donc il est important que les médias internationaux soient là."

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