Franprix lance un premier supermarché ouvert toute la nuit aux Halles : quels enjeux derrière le fait de faire ses courses à 3 h du matin ?

Franprix lance un premier supermarché ouvert toute la nuit aux Halles : quels enjeux derrière le fait de faire ses courses à 3 h du matin ?

ZOOM - Le groupe Casino a annoncé lundi l'ouverture toute la nuit de l'un de ses magasins parisiens dans le quartier des Halles. Quel intérêt ? Quelles sont les conséquences ?

Assurément, ils doivent être fiers de leur coup. Ça va faire parler. Et pour cause, ils sont les premiers, brandissent-ils dans leur communiqué, publié ce lundi matin : "Franprix est la première enseigne de supermarchés en France à tester l’ouverture d’un magasin 24 h/24."  L'établissement concerné est le Franprix situé rue Cossonnerie, dans le quartier des Halles, dans le 1er arrondissement de Paris. 

Un magasin où faire ses courses toute la nuit, quel intérêt ? C’est, assure le communiqué, de "rendre service" : "Avec ces ouvertures, Franprix répond à un besoin des clients urbains, actifs et/ou pressés, qui souhaitent pouvoir faire leurs courses ou passer chercher du pain, une salade, une boisson, à des horaires plus étendus", indique le groupe dans son communiqué. L’enseigne, dit-elle "rend ainsi service aux habitants du quartier, aux touristes de passage dans cette zone très fréquentée et aux Parisiens en général." Et  apparemment, il y avait un manque, à ce niveau-là : "On remarquait qu'il y avait très souvent un flux de clients qui arrivaient au moment de la fermeture", précise à LCI une porte-parole de Franprix.  

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Faire ses courses à 3 h du matin ? Quelle drôle d’idée... D’autant que la vente d’alcool étant interdite, les soiffards du quartier ne figurent pas dans la clientèle visée. Mais d’après l’enseigne, ça marche. Elle indique avoir testé cette initiative pendant trois semaines  dans ce supermarché, début mars. Et les résultats sont encourageants : le Franprix aurait réalisé 20% de son chiffre d'affaires journalier entre 21 h et 6 h. Et revendique quelques centaines de clients par nuit. "Dans nos enseignes, ce sont surtout des courses d'appoint", précise la porte-parole du groupe. "Du coup, on touche les personnes qui travaillent ou habitent à côté, mais aussi les gens qui travaillent de nuit dans le quartier et qui viennent s'acheter un encas, ceux qui sortent de boîte de nuit, ou même les touristes : pour eux c'est normal, un commerce ouvert 24 h sur 24." D'après la porte-parole, aucune incivilité n’aurait été à déplorer, grâce à une information bien affichée : "Cela se fait de manière naturelle : les gens voient que c'est ouvert, et rentrent. Ils sont plutôt contents. On n'a pas eu de soucis." 

Concrètement, un peu avant 21 heures, le magasin bascule en mode automatique. Les salariés quittent leurs caisses manuelles et laissent la place aux caisses automatiques. Les armoires à alcool sont cadenassées. Deux vigiles veillent à la sécurité du magasin. Et en cas de besoin, les clients peuvent joindre une télémaintenance, via un bouton situé sous les caisses. 

Ils sont en train de contourner les règles- Clic-P

Le Clic-P, Comité de liaison intersyndical du commerce de Paris, en pointe sur les sujets sociaux, notamment le travail le dimanche et en soirée, a découvert l’expérimentation en même temps qu’elle était officialisée. Céline Carlène, secrétaire générale CGT de l'Union syndicale du commerce de Paris, voit dans tout cela une manière de contourner la réglementation. "Les commerces  n’ont le droit de faire travailler les salariés que jusqu’à 21 h, exceptions faites des Zones internationales touristiques, mais jusqu’à minuit, et avec des contreparties extrêmement strictes", explique-t-elle à LCI. Remplacer les salariés par des machines permet de contourner le problème du travail de nuit. Car les deux employés qui surveillent sont des vigiles, et donc soumis à des conventions collectives qui leur autorise le travail de nuit. De la même manière, les machines ne nécessitent pas d’autorisation de la part de la préfecture. 

"Ils sont en train de contourner les règles", estime la secrétaire générale, tout en se montrant sceptique sur les chiffres avancés :  "Dire que l’enseigne réalise 20% du chiffre d’affaires quotidien, ça me paraît étrange... Ou alors le chiffre d’affaires en journée est très faible. Cela risque de ne pas durer très longtemps."

Si Franprix assure que l'ouverture toute la nuit "ne réduit pas les emplois", voire même "l'augmente", car "le magasin aurait normalement été fermé" sur ce nouveau créneau nocturne, le syndicat est plus méfiant. Considérant les choses sur le long terme et à un niveau globalement. "Monoprix, qui appartient au même groupe, Casino, a ouvert aux Halles un magasin où ils ont mis plus de caisses automatiques que de caisses avec caissiers. Ils sont aussi en train de tester les magasins sans caissiers du tout à Clichy et à La Madeleine, qu’ils appellent Monop’Easy", rappelle  Céline Carlène. Elle ne croit pas au hasard : "Il y a quelque chose de construit, de stratégique. Ils lancent ça comme ça, ça ne peut pas être un hasard." Et déplore, cette "volonté d’ouvrir tout le temps" : "Ce n’est pas très constructif. Ce qui est désespérant est qu’ils font ces magasins, et une fois qu’ils ont gagné sur la concurrence, ils ferment. Ils sont simplement dans une stratégie d’occuper le terrain."

Les épiciers de nuit, victimes collatérales

Car à un niveau plus global, Casino se bat sur la capitale avec d’autres enseignes, Carrefour, Amazon, Leclerc, qui elles aussi savent être mordantes, pour gagner des parts sur le marché parisien. Les chiffres le montrent : les supérettes alimentaires font ainsi partie des commerces qui ont le plus augmenté à Paris depuis le début des années 2000. D’après la dernière étude de l’APUR (Agence parisienne de l’urbanisme), elles étaient en hausse de 9% (+37 établissements) entre 2011 et 2014, et de 15% (+53 établissements) entre 2007 et 2011. Et les groupes parisiens rivalisent de nouvelles formules pour appâter le client : Amazon, qui inonde déjà Paris avec sa livraison à domicile, a annoncé en janvier tester le supermarché sans caissier ; pour contrer le géant américain, E. Leclerc, un peu en retard sur les autres, a annoncé arriver à Paris en avril, via la livraison à domicile.

De manière plus générale, chaque groupe tente depuis quelques années de se refaire une image plus moderne et plus urbaine pour séduire les Parisiens. Carrefour a transformé ses Champion en Carrefour Market, Auchan ses ATAC en Simply Market, et a lancé les Chronodrive, pour être présent dans le commerce par internet. Franprix a-t-il trouvé son créneau ? Vise-t-il à étendre son concept de supérettes 24 heures sur 24 ? L'enseigne indique qu’un deuxième supermarché devrait ouvrir "dans les jours à venir" dans le 16e. Dans le même arrondissement, un autre magasin, avenue de Versailles, teste aussi depuis quelques jours le dispositif jusqu’à minuit. Mais l’enseigne indique fonctionner au cas par cas. Elle vise les zones de flux nocturnes : "Tous les magasins n'ont pas vocation à être ouverts toutes la nuit", précise la porte-parole. 

Cette guerre de grandes surfaces fait en tout cas des victimes collatérales. Si la multiplication de supérettes a d'abord eu un impact sur les commerces de bouche, type boucherie ou fromagerie, l’extension des horaires vient toucher un autre secteur : celui des épiceries de nuit, les "Arabes du coin" : "Le petit commerce d’origine maghrébine a pris de plein fouet ces supérettes", analyse Céline Carlène. "Ils ont désormais des horaires qui sont les mêmes qu'eux et ont des produits bien moins chers, car ils ont des centrales d’achat." Lors du dernier Conseil de Paris, le 20 mars, Danielle Simonnet, conseillère de Paris a rappelé les chiffres : "Sur les 140.000 épiceries qui existaient en France en 1960, il n’y en a plus que 35.000, dont seulement 17.000 tenues par des indépendants, et dans le même temps le nombre de supérettes urbaines des géants de la distribution a augmenté de 40 % en dix ans – de 111 % à Paris." Elle émettait à cette occasion un vœu contre l’extension du travail le dimanche. Elle n’avait pas pensé à l’automatisation des caisses de nuit.

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