"Apprenties comédiennes arrivistes" : pourquoi blâme-t-on systématiquement les femmes qui dénoncent des violences sexuelles ?

"Apprenties comédiennes arrivistes" : pourquoi blâme-t-on systématiquement les femmes qui dénoncent des violences sexuelles ?
SOCIÉTÉ

FOCUS - Pour défendre Gérard Depardieu visé par une plainte pour viol et agressions sexuelles, le producteur de cinéma Dominique Besnehard s'est fendu d'un message virulent en direction de la plaignante. Pourquoi, à chaque fois qu'une femme accuse publiquement un homme de violences sexuelles, des voix s'élèvent pour mettre sa parole en doute ? Éléments de réponse.

C'est devenu une habitude. Quand un sujet #MeToo pointe le bout de son nez, Dominique Besnehard y va de son commentaire. Fin 2017, le producteur de cinéma avait jugé "honteux" que Roman Polanski, accusé de plusieurs viols, soit écarté des César. Quelques mois plus tard, en plein retour de bâton sur l'affaire Weinstein, il confessait sur le plateau de Cnews son envie de "gifler" la militante féministe Caroline de Haas. Et puis, ce jeudi 30 août, alors qu'une enquête préliminaire vise Gérard Depardieu pour des faits de viol et d'agressions sexuelles, l'agent des stars s'est fendu d'un post Facebook pour le moins virulent... envers la plaignante. 

"Et cela continue et maintenant c'est Gérard Depardieu qui est accusé de tentative de viol" écrit-il. "A quel moment ces apprenties comédiennes arrivistes vont-elles cesser de proférer des accusations pour se faire connaître ? On connaît tous Gérard Depardieu, c'est un personnage rabelaisien, baroque mais aussi attentionné. De mon temps, les jeunes comédiennes apprenaient le théâtre dans un cours et n'attendaient pas un rendez-vous professionnel au domicile d'une star pour l'accuser de geste déplacé."

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Au-delà de l'avis tout personnel de Dominique Besnehard sur un dossier en cours d'enquête, son message révèle une tendance bien connue : le fait que soit remise en cause, quasiment systématiquement, la parole des femmes, lorsque celles-ci dénoncent des violences sexuelles commises par des hommes. Car le cas Besnehard est très loin d'être isolé. Sur les réseaux sociaux, une rapide recherche permet de constater que le doute plane, de manière massive, sur les dires de la plaignante. 

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Le victim-blaming et sa meilleure copine, la culture du viol

Alors d'où vient cette manie ? Comment peut-on l'expliquer ? Clémentine Vagne est militante féministe, membre du groupe F et initiatrice de la pétition qui s'opposait à la présidence de Roman Polanski aux César. Ce message de Dominique Besnehard, elle l'explique par une chose : "le victim-blaming". Qu'est-ce qui se cache sous cette expression anglaise ? On vous explique. 

Cette expression qui signifie littéralement "le fait de blâmer la victime" est apparue pour la première fois en 1971 dans les travaux du sociologue William Ryan. A l'époque, ce terme portait surtout sur les discriminations sociales et raciales aux Etats-Unis, mais depuis, il s'est complètement étendu aux milieux militants. Clémentine Vagne reprend : "Dominique Besnehard inverse la culpabilité, c'est la définition même du 'victim-blaming'. Les actrices auraient une part de responsabilité dans ce qui leur est arrivé puisque la victime s'est rendue au domicile de l'acteur. Elle l'aurait un peu cherché, elle serait un peu fautive."

Selon la militante, d'autres exemples du "victim-blaming" seraient de dire, par exemple, qu'une femme a été violée "parce qu'elle est trop peu vêtue". "Au lieu de responsabiliser l'auteur du viol, on va faire porter la culpabilité à la victime." Et ce concept, nous explique-t-elle, marche main dans la main avec sa meilleure copine... la "culture du viol". Encore une expression obscure, qui regroupe en fait "un ensemble de représentations, de systèmes, d'organisations, qui autorisent les viols en culpabilisant les victimes et en organisant le déni autour des violences sexuelles", selon la sociologue Alice Debauche, que nous avions interrogée en octobre dernier. "Cette manière de blâmer les victime est caractéristique de la culture du viol" ajoute encore Clémentine Vagne. "Cette culture s'appuie sur l'idée que les corps des femmes seraient à disposition des hommes et que les femmes seraient consentantes par défaut. La culture du viol permet de déresponsabiliser les auteurs de violences sexuelles, d'entretenir l'impunité."

De fausses allégations très minoritaires

Seulement voilà, ce discours selon lequel des "apprenties comédiennes arrivistes" proféreraient "des accusations pour se faire connaître" se heurte violemment aux statistiques sur le sujet. Au-delà des concepts féministes, jetons un coup d’œil aux chiffres. L'étude qui fait autorité en la matière est celle de la journaliste Susan Brownmiller, publiée en 1975 dans l'ouvrage "Against our will : men, women and rape" ("Contre notre volonté : les hommes, les femmes et le viol"). Dans son enquête, elle estime à 2% la part de fausses déclarations dans les affaires de viol. Alors, oui, il existe bien des accusations mensongères dans ce genre de dossier, mais celles-ci sont en réalité très minoritaires.

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