"Qu’on arrête de liquider le service public" : à Paris, les grévistes vent debout contre les réformes de Macron

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REPORTAGE - Ce jeudi, 47.800 personnes ont battu le pavé à Paris selon un comptage d'un cabinet indépendant. Deux manifestations, l'une rassemblant les cheminots, l'autre les fonctionnaires, ont convergé place de la République pour montrer leur unité face aux réformes du gouvernement. LCI y était.

Pas facile de se frayer un chemin sur la place du Bataillon-du-Pacifique à Paris. Le lieu de rendez-vous de la manifestation des fonctionnaires est en plein de travaux. "T'as l'impression d'être dans un concert qui fait la taille d'un arrondissement, t'avances pas", s'amuse un jeune manifestant. Une partie du cortège a démarré, ce sont les étudiants qui en ont pris la tête. 


"C'est un beau symbole, je trouve ça merveilleux, moi, mon avenir il est derrière moi, mais le leur est très incertain ", confie Claude, responsable syndical FO aux hôpitaux de Paris qui attend sur le bord du trottoir ses "copains". A seulement deux ans de la retraite, il dit être "en plein dans la génération qui a connu les avantages sociaux précédents et leur destruction actuelle". Et d'ajouter : "Voilà pourquoi je suis là."

La "destruction" possible de la fonction publique est bel et bien ce qui a conduit les dizaines de milliers de manifestants à descendre dans la rue. Chacun est venu défendre son statut, son corps de métier, mais aussi participer au front commun pour "sauver le service public", à l'image de cet étudiant de Paris IV : "On s’oppose à la réforme de la fac, à la loi Vidal, mais on est aussi là pour montrer que les étudiants sont solidaires des autres professions mises à mal, des autres combats". 

Valentin, 19 ans, n'est pas syndiqué et n'avait auparavant manifesté qu'une seule fois. C'était il y a un an contre la loi Travail. Aujourd'hui, il dit avoir une plus grande conscience politique, au point d'avoir bloqué sa faculté ce matin, pour "permettre au plus grand nombre de venir manifester". "On s’est mobilisés pour bloquer le campus de Clignancourt parce que les absences étaient comptabilisés et ça empêchait pas mal de boursiers de venir. C’est une action forte. Là, on est plus de 200."


"Il reste des sandwichs en vente dans le camion, pour le mojito il est trop tard", s'amuse un syndicaliste CGT, quelques centaines de mètres plus loin, de remercier les manifestants d'être là. "A tous ceux qui rêvent de transport privé...", crie-t-il face à un auditoire quasiment muet. Il reprend, râlant et riant : "Non mais là, y'en a quatre qui suivent, ça va pas aller ! Allez, vous répondez tous ensemble : 'résistance'". 

Qu'ils soient issus de l'Education Nationale, des transports ou encore du milieu médical, le discours est le même : "Qu’on arrête de liquider le service public, qu’on remette des sous pour payer beaucoup plus de fonctionnaires, ça relancerait l’économie par ailleurs, plutôt que d’aller filer des milliards à ceux qui en ont déjà trop et qui ne savent pas quoi en faire", s'exclame un retraité de la fonction publique territoriale, Boris – "en russe, ça veut dire le combattant", précise-t-il.

Le service public c’est la garantie d’avoir des personnes qui se soucient de l’intérêt généralSylvie, psychologue clinicienne en grève

Entonnoir sur la tête, parce que "Buzyn (la) rend zinzin", Sylvie, psychologue clinicienne pour des enfants autistes regrette elle aussi que le service public soit "attaqué de toutes parts par le gouvernement qui veut confier tout au privé". Elle s'explique : "Le privé ne fait pas mieux que nous. Regardez aux USA, les soins ne sont pas accessibles à tous, il faut sortir sa carte bancaire pour être soigné, si on regarde en France, on a délégué les autoroutes au privé, et bien maintenant, on paye plus cher. Le service public c’est la garantie d’avoir des personnes qui se soucient de l’intérêt général, qui sont dévouées corps et âme à leur métier et qui font bien leur travail." Son secteur d'activité est, selon elle, au bord de la crise : "le sens de notre travail est perdu, la psychiatrie c’est du soin pour l’humain, sans personnel, il n’y a plus de psychiatrie et là je crois que le fond a été touché".

"Make our service public great again"

L'ambiance reste bon enfant, les sonos crachent l'Internationale ici, là-bas du vieux rock. Les plus motivés chantent et dansent. "C'est marrant, ils ont les mêmes slogans, sur les mêmes rythmes", s'amuse une badaude, apparemment peu habituée aux défilés. En haut d'un échafaudage, des ouvriers s'arrêtent de travailler pour observer le cortège et prendre quelques photos le temps d'une pause cigarette. Sur les pancartes, ils peuvent lire : "Blanquer l'éducation n'était-elle pas censée être prioritaire ?" ou encore "Make our service public great again", comme un clin d'œil au "Make America great again" de Donald Trump mais aussi au "Make our planet again" d'Emmanuel Macron.

Marie-Hélène, elle, n'est pas fonctionnaire mais a tenu à venir apporter son soutien. "Je ne veux pas que tout le service public soit vendu, ça ne sera pas mieux, ça sera même plus cher", prévient cette graphiste, "travailleur indépendant", précise-t-elle. De son côté, Adrien qui travaille dans une ONG est venu en famille. "Il y a un devoir de veille et de mobilisation, on reste attentif, il y a encore une opposition, des voix dissonantes qui doivent pouvoir s’exprimer", explique ce trentenaire en poussant une poussette. Pourquoi a-t-il emmené son enfant ? " C’est parce que la crèche était en grève aussi, faut bien s’organiser", lâche-t-il en rigolant.

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Arrivée à Bastille, la manifestation de la fonction publique rejoint celle des cheminots. Tous mettent en avant les préjugés sur leur statut. "Il y a beaucoup de désinformation sur nos conditions, les gens croient qu'on gagne 3000 euros par mois ou encore qu'on a 100 jours de congés par an, c'est dingue", raconte l'un d'eux, venu tout spécialement de Nantes, en tentant de pousser la voix au-dessus des bombes agricoles. "Les fumigènes et les pétards c'est impressionnant mais il n'y a rien de méchant", justifie-t-il, "c'est juste pour le côté spectaculaire".


"Je gagne 1800 euros net par moi", avance un jeune homme qui travaille dans l'aiguillage des trains. "Quand on fait les 3/8, qu'on travaille de nuit, les jours fériés et les week-ends, ce n'est pas évident pour soi mais aussi au niveau familial. Venez travaillez à 4h du matin vous verrez que ce n’est pas des privilèges mais des acquis sociaux."

Tous le soulignent, manifester n'est pas une fin en soi. "En tant que syndicaliste, ce n’est pas une satisfaction que d’être dans la rue, non, ça veut dire qu’il y a un problème", souligne un responsable de FO. L'espoir n'a pas disparu des visages enjoués pour autant. Ce jeudi, ils étaient 47.800 dans la rue selon le collectif de médias (49.000 selon préfecture de police et 65.000 selon la CGT). Demain, ils promettent d'être davantage. "Une mobilisation n’est jamais assez importante", assure Claude. "C’est la première mobilisation sociale de M. Macron mais il y en aura d’autres."

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