"On est les exilés, les oubliés de la République" : ils nous racontent leur quotidien en Guyane

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La crise en Guyane

TÉMOIGNAGES - Située en Amérique du Sud, à un peu plus de 7000 km de la France, la Guyane est en proie à un mouvement social de grande ampleur. Les rassemblements de ce mardi ont même constitué "la plus grosse manifestation jamais organisée" sur ce territoire, selon le préfet. LCI a demandé à des Guyanais de décrire la vie dans cette région et de donner leur avis sur les revendications des grévistes.

Alors que la Guyane compte 250.000 habitants, 8 à 10.000 personnes étaient rassemblées ce mardi midi (17h, heure de Paris) à Cayenne et environ 4.000 à Saint-Laurent-du-Maroni, selon la préfecture. Cette dernière affirme qu'il s'agit de "la plus grosse manifestation jamais organisée" sur le territoire.

Face à la grève générale illimitée qui a démarré ce lundi, Bernard Cazeneuve avait répondu aux grévistes en annonçant la venue de ministres "avant la fin de la semaine". Parmi leurs autres revendications figure un plan Marshall pour répondre aux besoins de ce département, en termes de santé, de sécurité et d'éducation. "On a l'impression que le gouvernement ne perçoit pas le ras-le-bol de la population", a affirmé le sénateur PS de Guyane, Antoine Karam, sur BFMTV. "Aujourd'hui il y a encore 30% de la population qui n'a pas accès à l'eau potable ou à l'électricité", a-t-il souligné.  

En 2015, un rapport parlementaire pointait ce département situé à la dernière place des départements français pour plusieurs indicateurs de santé. Par exemple, le taux de mortalité maternelle est 5 fois supérieur à celui de la métropole, 45% des femmes en Guyane n'ont aucun accès aux soins prénataux. Le taux de criminalité est bien plus élévé qu'en France métropolitaine : dix fois supérieur à la moyenne nationale. L'insécurité est souvent en tête des préoccupations en Guyane, territoire le plus violent de France, avec 42 homicides en 2016. Dans le registre éducation : le sénateur Georges Patient avait pointé du doigt "un délabrement" de l'éducation dans ce département et exigeait la construction de trois lycées et trois collèges pour la rentrée 2018, des équipes pédagogiques en nombre suffisant... Des chiffres qui pourraient être d'ores et déjà revus à la hausse par les grévistes. 

Les revendications des grévistes jugées légitimes

Un état des lieux qui fait froid dans le dos et qui exaspère la population locale. Cette dernière a le sentiment de ne pas être"traitée au même titre que les Français de l'Hexagone", expliquait Antoine Karam. Mais qu'en est-il vraiment sur place ? A quoi ressemble la vie quotidienne ? LCI a demandé à des Guyanais et des métropolitains résidant dans ce département pour des raisons personnelles et professionnelles de nous raconter le quotidien dans ce DOM. 

Nicolas, originaire de Macouria, agent EDF à Nancy, Hélène*, agent territoriale à Cayenne depuis plus de 15 ans, Stéphane*, professeur d'EPS dans la banlieue de Cayenne depuis plusieurs mois ou encore Olivia*, jeune trentenaire institutrice... tous s'accordent à dire qu'en Guyane, "on vit bien" et que le mouvement qui agite le département est un mouvement "pacifique, citoyen" et que "les revendications sont légitimes". 

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On est un peu les exilés, les oubliés de la République- Hélène, agent territorial

Pour Nicolas, le problème de la Guyane est que les politiques mises en place par les gouvernements successifs n'ont pas eu beaucoup d'effet. "Ils n’ont pas fait grand-chose", nous dit-il. Même son de cloche du côté d'Hélène : "On est un peu les exilés, les oubliés de la République. On a un débit internet du siècle dernier. C’est ultra arriéré, il y a beaucoup de choses à faire et ce qui se passe en ce moment, c’est un ras-le-bol. C’est un trop plein".

Mais c'est aussi un mouvement qui pourrait marquer l'histoire de ce département, pour Stéphane. "En 1996, ils ont obtenu un rectorat après un long mouvement. On sent qu’il y a un tournant historique à jouer. Les gens travaillent ensemble. Il y a une vraie volonté d’être acteur de ce changement et de ne pas être dans l’assistanat. La logique est celle d’une volonté de développement d’économie locale", nous précise ce professeur d'EPS, originaire de la région parisienne. 

A propos de la santé

L'un des points noirs soulevés par la plupart des Guyannais interrogés par LCI : le secteur de la santé. Jacques Toubon avait, dans son rapport publié en mars dernier,  alerté sur "un taux de mortalité infantile trois fois supérieur à celui de la métropole et le nombre de tentatives de suicide et de suicides est particulièrement alarmant, surtout chez les jeunes amérindiens". 

J'ai pleuré toutes les larmes de mon corps lorsque j'ai vu la maternité- Olivia, institutrice

Nicolas nous raconte, que sa cousine a dû se rendre en métropole pour se faire opérer : "sa pathologie n'était pas soignée là-bas". Pour Hélène, "il y a de très bons médecins avec des services de santé à l’européenne. Le point noir c’est le CHU de Cayenne, il est moribond : pas assez de personnel, ni de matériel. Si on doit se faire opérer, on le fait en métropole ou à Kourou. D’un point de vue santé, c’est une catastrophe", nous dit-elle. Sa fille, en terminale S au lycée, s'apprête à passer son bac et envisage de faire médecine. Pour cela, la jeune fille devra faire ses études en métropole : "Ici c’est pas possible, c’est un simulacre avec des vidéos conférence etc.", dit-elle tout en précisant que le but de sa fille est de revenir en Guyane, en tant que médecin, au terme de ses études. 

A 250km de là, à Saint-Laurent du Maroni, la situation semble dramatique. "Les hôpitaux sont dans une situation plus qu'alarmante... il faut vraiment le voir pour le croire (...) J'ai accouché à Saint Laurent du Maroni il y a un an, j'ai pleuré toutes les larmes de mon corps lorsque j'ai vu la maternité, lorsque j'y ai mis les pieds, lorsque j'ai cherché un gynécologue. Il n'y avait personne, trop de monde, que des sage femmes pour suivre les grossesses", raconte Olivia, institutrice métropolitaine mutée dans cette ville située en bordure du fleuve et de la frontière avec le Surinam. L'offre de soin est insuffisante et les médecins généralistes débordés. En ce qui concerne les spécialistes, c'est soit un an d'attente, pour un rendez-vous, soit en France métropolitaine. 

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A propos de l'éducation

Infrastructure à la limite de l'insalubrité, un taux d'échec aux examens extrêmement élevés, manque de professeurs... Le panorama dressé en ce qui concerne l'éducation nationale n'est pas plus rassurant même si, comme le souligne Hélène, à Cayenne, "on rencontre les mêmes problèmes qu’en France, d’un point de vue de l’éducation nationale". "Les locaux ne sont pas terribles, en effet. Tout se dégrade plus vite qu’en France", en raison notamment du climat et du manque de moyens affectés à la rénovation des locaux. "Il y a un réel malaise là-bas alors on accepte tout et nimporte quoi pour avoir un pied dans l’Hexagone car on a envie de sortir de la Guyane", témoigne Nicolas. Et de raconter :

Un jeune voisin de mes parents a dû redoubler car il n’y avait pas de place en lycée, cette année- Nicolas, agent EDF

Stéphane, professeur de sport connait bien le sujet. Enseignant d'éducation physique et sportive, il pointe plusieurs problèmes. "Le taux de réussite au bac est très faible… Il n’y a pas assez de lycées ni de collèges. On manque d’enseignants pour des remplacements en milieu scolaire. Le vivier de remplacement n’est pas assez important". Pourtant les demandes commencent à arriver, de la part de professeurs métropolitains faisant le choix de venir enseigner dans la région. "Des collègues se sont vus refuser leur mutation dans la région l’année dernière, car il y avait soit disant suffisamment de postes", s'indigne-t-il. Puis de relativiser : "Il y a des problématiques similaires à celles dans l’Hexagone. C'est comme si on était dans une académie comme Créteil : on fait partie des territoires sinitrés mais avec des problématiques locales". 

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A propos de la sécurité

Dans ce département qui connait le taux d'homicides le plus élevé de France, selon un document du parquet de Cayenne, on a dénombré 42 homicides pour une population de 250.000 habitants, en 2016. Un chiffre en hausse par rapport à l'année 2015 qui en comptait 38. Pour Olivia, enseignante à Saint Laurent du Maroni, "l'insécurité est permanente, les coups de feu réguliers ainsi que les braquages et les pillages. Les commerçants ne sont pas en sécurité, voilà le quotidien", raconte-t-elle. 

Cette délinquance est souvent attribuée aux Brésiliens et aux Surinamiens en situation d'illégalité. "C'est sûr, qu'il y a des choses utopiques dans les revendications des 500 Frères notamment en terme de sécurité mais, c’est vrai qu’au niveau des agressions, cela se multiplie. Ils ont raison de le dire...", nous confie Hélène. Au quotidien, cela se traduit par certaines habitudes à prendre : "on est habitué à fonctionner avec des codes, on ne va pas en ville à partir d’une certaine heure, on évite de se trimballer avec des bijoux très chers. Mais on ne se dit pas qu’on va être agressé à tous les coins de rue. Ce n’est pas notre quotidien. Nos enfants rangent leurs portable mais comme partout, dans beaucoup de villes de France".

Pour Nicolas, même constat : "On a un gros problème d’insécurité en Guyane". "En vacances il y a deux ans, j’ai assisté à un début d’agression, raconte-t-il. J'ai appelé la police mais comme il n’y avait pas d’arme, ce n’était pas prioritaire car ils m'ont dit être en manque d’effectifs et de moyens".

Pour Stéphane en revanche, "les revendications sécuritaires ne sont pas la priorité. La violence, oui, l’immigration illégale, non. Il n’y a pas de commissariat à St Laurent du Maroni, ni à Kourou. Il faut que des forces de l’ordre et une cité judiciaire soient instaurés à St Laurent. C’est trop loin de Cayenne". Pour lui, "l’immigration illégale est un problème mais pas plus qu’en France".

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A propos du coût de la vie

Dans les régions d'Outre-Mer, les habitants se voient imposer une taxe, locale et spécifique appelée l'"Octroi de mer". "L’octroi de mer est une imposition spécifique des départements d’outre-mer dont l’origine est très ancienne puisqu’il était perçu dès 1670 dans la colonie de Martinique", peut-on lire sur le site de la Douane. Quotidiennement, cela se traduit par une taxation importante des produits importés. Une hausse des prix que de nombreux Guyanais veulent dénoncer. "Tout est importé et du coup, tout est cher. Si un effort était fait là-dessus, on ferait des heureux. Le gasoil est monté jusqu’à 2.50 euros le litre quand même", analyse Nicolas. "Ariane Espace a masqué les choses. Cette fusée est un succès et on a une super image. Mais les Guyanais n’en voient pas les retombées. Il y a un contraste entre la base spatiale et les bidonvilles 500m plus loin", conclut-il.

Nous vivons au quotidien des coupures d'électricité- Olivia

Olivia explique qu'ils payent également l'Octroi de mer, sur l'électricité, "ce qui augmente considérablement les factures et nous vivons au quotidien des coupures d'électricité car les réseaux ne sont pas capables de nous fournir une électricité en continue contrairement à la métropole. Il s'en va de la perte régulière de frigo, de congélateur...". "On dépend de la France mais on ne nous donne pas les moyens de subvenir à nos besoins géographiques", lance Hélène. Pour Stéphane, la vie peut être chère, en raison des importations mais si on consomme "local", on fait des économies. "Si vous voulez manger du camembert avec une côte de boeuf, oui, c'est très cher (...) Ici, on a le sentiment que ce qui importe, c’est la fusée. Mais les retombées de la fusée sont pour la France métropolitaine", glisse-t-il. 

* les prénoms ont été changés

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