Vers la fin des cheminots recrutés sous statut : "On touche à la culture ferroviaire française"

INTERVIEW - La réforme de la SNCF, et notamment la fin des embauches sous statut cheminot, est à l'origine du mouvement de mobilisation actuelle et de la grève reconductible qui débute le 3 avril. L'historien Michel Pigenet, professeur émérite à l'Université Paris 1 et spécialiste des mouvements sociaux, explique à LCI ce bouleversement annoncé.

En présentant le 26 février la réforme presque copernicienne de la SNCF, et notamment la fin des embauches sous statut des cheminots, Edouard Philippe a jeté un pavé dans la mare fin. Dénonçant un "statut particulièrement rigide", le Premier ministre veut que les "nouvelles générations [...]" bénéficient désormais "des conditions de travail de tous les Français, celles du Code du travail. [...] A l'avenir, il n'y aura plus de recrutement au statut." Une décision qui ne passe auprès des syndicats et qui, après la mobilisation du 22 mars, est à l'origine de la grève reconductible qui commence le 3 avril.


L'annonce du gouvernement suivait la remise du rapport Spinetta, le 15 février, lequel préconisait, en plus de la fin de ce statut, un plan de départs volontaires, la fermeture des lignes les moins rentables ou encore la transformation de filiales en sociétés anonymes à capitaux publics... Des mesures susceptibles de bouleverser plus d'un siècle d'histoire ferroviaire et sociale en France. 


C'est ce qu'avait expliqué à LCI, au moment de la publication du rapport, l'historien Michel Pigenet, professeur émérite à Paris 1, chercheur au Centre d'histoire sociale du XXe siècle et auteur, notamment, de l'Histoire des mouvements sociaux en France de 1814 à nos jours (La Découverte/Poche), dont nous vous republions l'interview.

LCI : Pourquoi les agents des chemins de fer ont-ils été dotés d'un statut particulier, il y a plus d'un siècle ?

Michel Pigenet : La première loi statutaire remonte à 1909. Elle découlait d'une logique patronale visant à fixer le personnel et à gagner sa fidélité. Cette loi harmonisait les systèmes paternalistes des compagnies ferroviaires privées de l'époque, dont Paris-Orléans. L'Etat estimait qu'à partir du moment où il accordait des concessions, il avait son mot à dire. Ce statut, qui accordait déjà des avantages, a été complété par une loi en 1920, puis une autre en 1938, année de création de la SNCF. Avec ce statut, on essayait de forger un esprit inspiré du système militaire. On considérait le ferroviaire comme un domaine stratégique qui impliquait une responsabilité considérable. On a ainsi donné son homogénéité à la culture cheminote. Cela n'était pas évident puisqu'une centaine de métiers différents cohabitaient.

LCI : Les syndicats soutenaient-ils ce statut ?

Michel Pigenet : Ils ont été longtemps opposés à cet avantage octroyé par l'Etat. La CGT, qui se méfiait de tout ce qui était figé, l'assimilait à une convention collective. Mais à partir de l'entre-deux guerres, la culture syndicale s'est coulée dans ce système et a appris à l'utiliser. Le statut est devenu un outil de combat après la Seconde Guerre mondiale. Il s'est créé une culture cheminote très forte qui recouvre en partie la notion de service public, même si cela s'accompagne aussi d'un corporatisme.

LCI : Le statut des cheminots a-t-il été réformé avant la tentative d'Alain Juppé en 1995 ?

Michel Pigenet : La modernisation de la SNCF après la Seconde Guerre mondiale a nécessité de mobiliser toute la profession. Dans un contexte où l'emploi public était moins bien rémunéré que l'emploi privé, personne n'a cherché à le remettre en cause. Il y a eu en revanche des projets de transformation autour du principal point d'achoppement, les retraites. Le gouvernement a tenté de remettre en cause l'âge de départ à la retraite par un décret-loi de 1953. Les trains se sont alors arrêtés en plein mois d'août, et cette tentative a échoué. La leçon a été retenue du côté des pouvoirs publics, et aucune proposition de modification importante n'est intervenue avant 1995. Après l'échec du gouvernement Juppé à réformer le régime spécial des retraites, les gouvernements successifs ont à nouveau louvoyé jusqu'à la réforme de 2008.

LCI : Le rapport Spinetta veut aujourd'hui mettre fin à l'embauche "au statut" des agents SNCF. Quel est le sens de cette proposition ?

Michel Pigenet : Ce rapport tape fort. Il touche au statut, mais aussi à la culture ferroviaire française. D'une certaine façon, par sa franchise un peu brutale, il lie à juste titre la question du statut à celle du service public. Cela est évidemment lié à la mise en concurrence dans le secteur des transports.

LCI : Le rapport met donc en application le projet européen de libéralisation des transports...

Michel Pigenet : Quand on a du mal à expliquer une politique en France, on dit que c'est une contrainte européenne. Lorsque le débat sur la libéralisation des transports s'est tenu à Bruxelles, il n'y a pas vraiment eu de discussion en France. Aussi ne faut-il pas s'étonner que cela se produise aujourd'hui. D'un autre côté, on voit que cette libéralisation pose de nombreuses questions. La SNCF est née de la difficulté des compagnies privées à gérer un système complexe. Or ce système n'est pas moins complexe aujourd'hui. Au Royaume Uni, d'ailleurs, on débat au Parlement sur la façon de redonner la main à la puissance publique dans le secteur. Ce n'est pas si simple.

LCI : La CGT appelle à une mobilisation le 22 mars. Les cheminots ont-ils autant de marge d'action qu'autrefois ?

Michel Pigenet : Il est difficile de répondre à cette question. Pour le moment, les syndicats, y compris l'Unsa, majoritaire chez les conducteurs, sont hostiles à ces projets. Toutefois, on voit bien qu'il y a une prudence de leur part. Le mouvement syndical n'a pas le vent en poupe. A ce titre, le rapport Spinetta est habile. La réforme est politiquement audible dans l'opinion. Le statut, aujourd'hui, fait "privilège". Et ce même si cela ne tient pas forcément sur le plan historique, car ce que l'on appelle les "régimes spéciaux" ont été en réalité des régimes pionniers pour l'ensemble des salariés.

Edouard Philippe a cependant pris soin de préciser qu'il ne suivrait pas le rapport Spinetta sur l'ensemble de ses préconisations. Ainsi, la "réforme des petites lignes" voulue par l'ancien PDG d'Air France n'a pas été prise en compte par le gouvernement : "Je ne crois pas qu'on puisse décider de la fermeture de 9000 km de lignes depuis Paris sur des critères administratifs et financiers".  


Quoi qu'il en soit, l'épreuve de force est désormais entamée avec le gouvernement.

Tout savoir sur

Tout savoir sur

Réforme de la SNCF : bras de fer entre le gouvernement et les syndicats

Plus d'articles

Sur le même sujet

Lire et commenter