Deux jours d'arrêt sur cinq : c’est quoi cette drôle de grève à la SNCF ?

EXPLICATION - L'intersyndicale des cheminots a opté jeudi pour un mouvement dur contre la réforme de la SNCF que l'exécutif entend mener tambour battant par ordonnances. Une grève un peu particulière puisqu'elle se fera au rythme de "deux jours sur cinq" du 3 avril au 28 juin.

48 heures de grève. Puis trois jours de reprise du trafic. Puis à nouveau deux jours de grève. Et trois jours de retour au travail. Et on recommence... Deux jours de grève sur cinq, du 3 avril au 28 juin : voici l’étonnante formule trouvée par les syndicats de cheminots jeudi soir, pour s’opposer au projet de réforme de la SNCF. Un modèle inédit. De fait, d’ordinaire, les syndicats optent plutôt pour une journée de grève, reconductible, d’un jour à l’autre. 

Dans le cas présent, ce modèle fait qu’un calendrier des journées non travaillées est déjà disponible, s’échelonnant jusqu’au 28 juin. Soit 36 jours de grève s’étalant sur trois mois. Mais pourquoi avoir choisi ce système ? Quel est l’intérêt ?

Une grève pour suivre le calendrier des négociations

D’abord, explique Didier Aubert, secrétaire général de la CFDT, l’idée est de tenter de lutter sur le même terrain que le gouvernement : dans le temps. "On a voulu déjouer les prévisions du gouvernement", explique-t-il à LCI. "Il tablait sur un conflit dur et de courte durée, en misant sur 4, 5 ou 6 jours de grève. Mais pour nous, c’est un débat au long cours, à la fois pour sensibiliser les usagers, et suivre le calendrier des négociations."


Le dispositif permet en effet de tenir dans la durée, de suivre le calendrier des négociations et de lutter jusqu’au bout, comme l’a aussi dit de son côté Laurent Brun, de la CGT Cheminot ce vendredi matin sur RTL. "Ce système de grève vient du processus des ordonnances", souligne-t-il. "La loi d’habilitation va être votée prochainement mais la loi de ratification qui conclue le processus doit intervenir d’ici trois mois. Nous voulons couvrir l’ensemble du processus, de manière à peser sur les décisions gouvernementales. L'idée est de s’adapter au calendrier pour protester de la même façon." 

Se voir stigmatisé comme ça, c’est honteuxDidier Aubert, CFDT

Etaler la grève tout le temps du processus donc, tout en permettant aussi aux grévistes de tenir la distance. Car la grève a un coût pour les cheminots qui la pratiqueront. "Une journée de grève, ça coûte entre 70 et 80 euros par jour", estime Didier Aubert. Ce système de roulement permet donc de "ne pas pénaliser une seule catégorie de travailleurs", poursuit le syndicaliste. "Cela peut tomber en semaine, le week-end, et ça permet aux cheminots de tourner dans le cadre de ce mouvement." Selon lui, "un cheminot aura peut-être 8 jours de grève dans le mois". Et d'insister : "Ce n’est pas rien !"


Via la cotisation de leurs adhérents, les syndicats disposent d'une caisse nationale d’action et de solidarité, dans le but de soutenir le mouvement ou de faire face à d'éventuelles actions juridiques. "Nos adhérents peuvent recevoir une petite aide, de l’ordre de 10 à 15 euros. Mais cela ne prend absolument pas en charge à 100% le coût de la grève", répète-t-il. "On ne fait pas une grève par plaisir. On sait que ça embête les usagers et ça n’arrange pas le porte-monnaie non plus." S’ils ont décidé de débrayer, c’est "pour les générations futures", fait valoir Didier Aubert. "Ce n’est pas une grève corporatiste, comme on voudrait nous le dire."


"On ne nie pas qu’il y a des problèmes, et des choses à améliorer, qu’il y a un manque d’investissement dans le réseau, de moyens humains, et que cela occasionne des problèmes de régularité, des suppressions de train. Mais faire croire aux gens que supprimer le statut des cheminots et que tout va s’arranger, c’est vraiment les prendre pour des gogos", poursuit-il. "Se voir stigmatisé comme ça, c’est honteux. Les cheminots font tout ce qu’ils peuvent sur le terrain pour améliorer la situation lorsqu'il y a des problèmes." 

Macron veut nous casser à la ThatcherDidier Aubert

Pour l'intersyndicale, c'est en partie le manque de concertation du gouvernement et de la direction de la SNCF qui est en cause. "Alors oui, on a été invité à sept ou huit réunions, mais ce n’étaient que des promesses creuses", estime Didier Aubert. "Guillaume Pepy a posé un plan, et c’est sans discussion." Un constat partagé par Laurent Brun de la CGT : "Le gouvernement est dans le comptage des réunions plutôt que dans le contenu. Nous constatons que nous sommes auditionnés comme à The Voice, mais nous n’avons aucun retour. D’ailleurs nous constatons que, à chaque réunion, le projet présenté reste identique. On a l’impression un peu d’être pris pour des imbéciles." 


Une méthode qui rappelle à Didier Aubert un précédent britannique. "Macron veut nous casser, à la Thatcher", reprend-t-il. "Mais regardez ce qu’il se passe au Royaume-Uni, ils sont en train de 'renationaliser' le réseau (privatisé il y a 20 ans, ndlr). La qualité du service est détériorée et le prix des billets a grimpé en flèche."

Ce mouvement est la responsabilité du gouvernementDidier Aubert

Reste la question des conséquences pour les usagers, bien qu'elles semblent, pour l'heure, difficiles à estimer. Si l'alternance de deux jours de grève sur cinq devraient leur permettre de ne pas subir toute une semaine de galère de transports et d’anticiper, certaines journées promettent néanmoins d'être compliquées. Certains week-end sensibles, comme ceux des 13 et 14 avril (début de vacances de la zone C) ou des 28 et 29 avril (les trois zones seront alors en congés), sont ainsi concernés. Même chose pour le 8 et le 9 mai, qui précédent le jeudi de l'Ascension. 


"Ce mouvement est la responsabilité du gouvernement", juge Didier Aubert, selon qui l'exécutif a toutes les cartes en main pour éviter l'affrontement. "On a affiché la couleur. Libre au gouvernement d’écourter la peine. A un moment donné, il faut arrêter de se fiche des gens." Même son de cloche, à nouveau, du côté de Laurent Brun : "Les conséquences pour les usagers, si le gouvernement recule, seront nulles. Nous allons avoir une manifestation massive le 22 mars. L’intelligence serait de retirer le projet qui ne répond pas aux attentes des usagers. Si vous regardez les projets d’ordonnance, rien ne les concerne sur leur quotidien, ni l’amélioration du service public, ni sur le financement pérenne de service public, ni la question des petites lignes. Nous proposons de faire une réforme sur la base de l’amélioration du service, le gouvernement parle uniquement de casse sociale et de privatisation."

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