Cheminots, étudiants... Vers une "convergence des luttes" comme en Mai 68 ?

Société
DÉCRYPTAGE - SNCF, Air France, étudiants... Le printemps social s'annonce agité. Mais le pays pourrait-il basculer dans la grève générale et être totalement bloqué, comme il y a 50 ans à la même période ? LCI a posé la question à Stéphane Sirot, historien spécialiste des grèves et du syndicalisme.

Personnels d'Air France et de Carrefour, cheminots de la SNCF, étudiants... Tous sont en grève ou sont appelés à l'être dans les prochains jours et prochaines semaines. Ces mouvements distincts ont-ils vocation à se rejoindre et à aboutir à une grève générale dans une sorte de "convergence des luttes" ? Alors que nous célébrons cette année les 50 ans de mai 68, pourrait-on vivre de nouveau des événements similaires ? LCI a interrogé Stéphane Sirot, professeur d’histoire politique et sociale du XXe siècle à l’université de Cergy-Pontoise.

LCI : Alors que les grèves se multiplient ces jours-ci, doit-on s’attendre à un printemps agité ?

Stéphane Sirot : Oui, d’ailleurs, cela a commencé dès la fin de l’année dernière. Les gardiens de prison, les personnels des Ephad, les salariés d’Air France ont déjà fait grève. Et à mon avis, cela va durer jusqu’à l’été.

LCI : Les conditions sont-elles alors réunies pour que ces mouvements aujourd’hui distincts se transforment en grève générale ?

Stéphane Sirot : A l’heure actuelle, les conditions sont réunies pour qu’il y ait une démultiplication des mobilisations. Après, savoir si cela peut engendrer ce que les syndicalistes appellent une "convergence des luttes", c’est une autre affaire. Il me semble que l’hypothèse la plus raisonnable aujourd’hui, plus qu’une convergence des luttes, c’est plutôt la superposition, la succession des luttes.

LCI : Que faut-il pour aboutir à une convergence des luttes ? Que tous les grévistes aient les mêmes motivations ?

Stéphane Sirot : Il faut d’abord la mobilisation elle-même. C’est un ingrédient indispensable mais pas suffisant. Il faut aussi ce qu’on pourrait appeler un chef d’orchestre confédéral, c’est-à-dire une ou des organisations syndicales en capacité d’articuler les différentes mobilisations qui s’accumulent. Aujourd'hui, cet ingrédient n’est pas vraiment présent. La CGT n’est notamment pas assez puissante à elle toute seule pour parvenir à réaliser cette convergence et cette orchestration. Or il est nécessaire que les mouvements se rejoignent sur une ou plusieurs revendications communes. Cela relève du travail syndical de faire comprendre, de faire émerger de ces différents mouvements une ligne directrice.

LCI : C’est difficile de mettre d’accord les étudiants, les pilotes d’Air France et les cheminots ?

Stéphane Sirot : On peut en effet avoir l’impression que leurs revendications sont très différentes alors qu’elles ont des fondements identiques. Ceux qui se mobilisent critiquent par exemple les choix politiques et sociétaux du pouvoir. Et ils répètent qu’ils n’arrivent plus à exercer de manière satisfaisante leur métier. On voit que cela émerge dans le secteur de la santé. C’était vrai aussi chez les gardiens de prison, c’est vrai chez les fonctionnaires, c’est vrai d’une certaine manière chez les cheminots. Donc au travers de revendications qui peuvent être connectées à des exigences professionnelles de secteurs différents, il y a quand même des fils rouges communs. Si les revendications portées par chaque mouvement paraissent différentes, au final, en analysant le fond, elles ont des points communs.

La stratégie du gouvernement est de maintenir le saucissonnage des mouvements sociaux."Stéphane Sirot

LCI : Les partis politiques, notamment de gauche, normalement enclins à relayer ce type de lutte, peuvent-ils avoir un rôle important cette année ?

Stéphane Sirot : Ils sont peut-être encore plus impuissants. Pour que la convergence des luttes survienne, il faut aussi que les mouvements sociaux puissent se prolonger dans les enceintes institutionnelles. Il faut une articulation entre mobilisation sociale et critique politique, portée par une opposition organisée. Or on voit que l’opposition au pouvoir aujourd’hui, et particulièrement celle destinée à relayer les mouvements sociaux, c’est-à-dire l’opposition de gauche, est affaiblie et éclatée.

LCI : Cela accentue-t-il les chances du gouvernement de ne pas voir le pays paralysé et bloqué ?

Stéphane Sirot : La stratégie du gouvernement est de maintenir le saucissonnage des mouvements sociaux, justement pour faire en sorte qu’il n’y ait pas de convergence. Et c’est manifeste à l’égard du mouvement social qui s’annonce le plus délicat à gérer, celui des cheminots. On voit que la stratégie du gouvernement consiste à les isoler et à démontrer qu’il n’existe pas de lien entre ce mouvement et ce qu’il se passe plus globalement dans la société et dans les autres mobilisations sociales.

LCI : Il semble donc peu probable de voir émerger un nouveau mai 68 en 2018 ?

Stéphane Sirot : Effectivement ce n’est pas l’hypothèse la plus probable. Il manque pour cela un vrai débat de société, un débat politique. En 68, et même en 95, il y avait dans la société des débats très nourris sur les choix politiques, les choix de société que l’on voulait. Il me semble qu’aujourd’hui ces débats sont beaucoup moins marqués, moins virulents, et moins présents qu’ils ne l’étaient à ces époques. C’est une autre pièce manquante au puzzle pour arriver à constituer, pour ceux qui le souhaiteraient, un mouvement social généralisé.

La semaine prochaine, de nombreux appels à la grève ont été lancés, à la SNCF, chez Air France, ou encore dans l'énergie ou la collecte des déchets.

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Mai 68, 50 ans après

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