"Peut-être qu'à l'époque, je n’ai pas trouvé les bons mots" ; elle-même victime, Kiara, 13 ans, s'engage contre le harcèlement scolaire

SOCIÉTÉ

TEMOIGNAGE - Pour la journée mondiale de lutte contre le harcèlement à l'école, voici le témoignage de Kiara, 13 ans, qui a été victime de harcèlement de la part d’une de ses "camarades" de classe pendant huit mois. Aujourd’hui, elle a créé une association, Marcel ment, pour aider les autres à parler.

Elle a repris l’école ce lundi. Après deux semaines de vacances. Contente d’y retourner, et pourtant, ça n’a pas toujours été le cas. L’école  a même été un calvaire pour Kiara. Elle en parle encore à petits mots, serrés, prudents. 

Kiara a aujourd’hui  13 ans, elle est en 4e. Il y a deux ans, elle a vécu un véritable harcèlement à l’école. Elle entre au collège à Janzé, petite ville d’Ille-et-Vilaine. La fillette est contente d’y aller : elle a 4 sœurs, deux frères, est l’avant-dernière, et a hâte de suivre la voie tracée. De se faire de nouveaux amis, de grandir. Et puis tout a déraillé. Kiara ne sait pas vraiment comment ça a commencé. Mais ça s’est installé, discrètement, subrepticement. Jusqu’à prendre toute la place. "Je ne saurais pas moi-même dire comment ça  a commencé", raconte-t-elle doucement au téléphone. "On était amies, et un jour, je ne sais pas pourquoi, cette fille a décidé de ne plus me parler, d’un coup. Puis ça a été des insultes, tous les jours. Et petit à petit, elle a fait en sorte que je sois de plus en plus isolée. Tout le monde est rentré dans son jeu." Des gommes, des affaires qui disparaissent. Des croche-pieds, des bousculades dans les coins. Des messages d’insulte sur Snapchat. Tout ça, sans savoir pourquoi. Pendant huit mois.

Kiara se sent seule. D’autant que d’autres élèves entrent dans le jeu de sa harceleuse. Quatre, six et toujours plus. Qui se mettent autour, pour regarder et rigoler. 

Quand personne n'écoute

Ce harcèlement, Kiara a essayé d’en parler. D’alerter. "Au début, j’avais envie de parler, de me défendre, alors je l’ai dit à un prof principal, à une surveillante qui a dit qu’elle ferait remonter. Mais soit cela n’a pas été fait, soit personne n’en a tenu compte, parce que ça n’a rien changé." Kiara essaie aussi de se confier à ses parents. Mais eux non plus n’entendent pas. Ce n’est pas si grave, allez. "Ils me disaient que ce n’était rien, que je me ferais d’autres amis, ils ne comprenaient pas... " A ses amis justement, elle montre le doigt d’honneur et les insultes qu’elle reçoit sur Snpachat, mais non, pour eux ce n’est pas si important que ça. 

 

"Peut-être que je n’ai pas trouvé les bons mots", glisse Kiara, d’une petite voix. Quoi qu’il en soit, elle arrête d’essayer de parler. A quoi bon ? Et s’enferme dans sa douleur, se renferme. "Je n’avais plus du tout envie d’aller à l’école. Je ne faisais plus mes devoirs, je n’écoutais plus en cours, mes notes ont totalement baissé." Et c’est son corps qui se met à parler. "J’ai commencé à avoir mal au ventre tous les jours, des verrues ont poussé sur mes mains, je mangeais n’importe comment, j’étais agressive avec tout le monde." Cercle vicieux : les doigts infectés, couverts de pansements, suscitent les moqueries à l’école, elle en pleure, cela fait encore plus rire. Alors Kiara se terre, se tait, s’enferme dans les toilettes pour pleurer.  Ça aurait pu aller loin, trop loin.

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Il n'y a pas qu'à moi que c'est arrivé- Kiara

La veille d'un voyage scolaire à Jersey, Kiara craque. S’effondre, en larmes. Elle bloque à l’idée d’y aller. Trop peur de ce qu’il peut se passer. "De me retrouver seule dans le car, de me retrouver seule avec elle, qu’elle soit violente avec moi." Kiara s’effondre donc, et ses parents l’écoute, alarmés, attentifs cette fois-ci, dérouler l’histoire des derniers mois. "J’en ai parlé vraiment à mes parents", raconte Kiara. "Je leur ai dit comment cela se passait." Et les parents de Kiara réalisent l’ampleur du problème. Ils vont voir la fille qui harcèlent leur enfant. Et Kiara fait le voyage scolaire. Qui se passe bien. Au retour, ses parents préviennent ceux de la harceleuse : ils vont porter plainte. Kiara finit son année, enfin préservée.

L’histoire aurait pu s’arrêter là. L’année d’après, Kiara  repart sur de nouvelles bases. Une nouvelle vie, de nouveaux amis, la confiance en soi repart. Mais en avril, le traumatisme ressurgit : elle apprend qu’un élève de son collège, Christopher, un 3e, s’est suicidé. Lui aussi aurait été victime de harcèlement. Lui n’a pas réussi à alerter, à se faire aider. Sa famille est effondrée. De n’avoir pas compris, et pas vu. Kiara connaissait Christopher "juste de vue", mais la tragédie la fait replonger. Elle dort mal, pleure sans raison. Et l’idée se précise : il faut faire quelque chose, réagir, urgemment. Aider les jeunes confrontés à en parler. "Parce qu’il n’y a pas qu’à moi que c’est arrivé", témoigne Kiara. Elle sait aussi que si Christopher avait pu parler à temps, comme elle, il n'aurait pas fait ça. 

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Marcel Ment contre le harcèlement

L'idée de créer une association, en dehors du collège se précise. La famille de Kiara et celles de Christopher s’unissent, et montent Marcel Ment, pour alerter sur le harcèlement à l’école, pour "aider les jeunes harcelés, les témoins silencieux et les autres actifs à parler, et aux adultes à savoir comment repérer les situations." La page Facebook de Marcel Ment est aujourd’hui suivie par près de 10.000 personnes, les tables rondes organisées dans les collèges-lycées du département font le plein. 

Kiara est donc devenue, un peu, l’étendard de ces enfants victimes de harcèlement. Elle prête sa jolie frimousse et ses yeux graves aux réseaux sociaux pour illustrer son témoignage, raconte son histoire, prends sur ses soirées pour répondre aux médias. Pas facile à porter pour une jeune fille de 13 ans. D'autant que ce n'est pas sans conséquences : son collège n'a pas compris, et à l'été 2016, n'a pas voulu qu'elle revienne à la rentrée, ni sa jeune soeur ; Kiara a aussi dû faire face à des accusations de mensonges. "Il y a des moments ça va, et d’autres où c’est plus difficile", souffle-t-elle au téléphone. "Il y a des moments où forcément je craque un peu, car à force d’en parler, les souvenirs reviennent. C’était il y a deux ans, heureusement... " Aujourd’hui, elle est dans un nouvel établissement, et n'a plus d’appréhension à aller au collège.  "Je me sens bien, j’ai des amis." Mais elle garde, encore, des traces. "Je sais que quand des gens viennent vers moi pour être amis, j’ai toujours un peu de méfiance avant d’accorder ma confiance."

> Site de Marcel Ment ou page Facebook de Marcel ment.

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