Harcèlement sexuel "dans les quartiers difficiles" ? Monsieur le Président, ce n'est pas aussi simple...

Société
DirectLCI
MISE AU POINT - Lors de son grand entretien accordé à TF1 et LCI, dimanche soir, Emmanuel Macron a expliqué que les faits de harcèlement aboutissent rarement devant la justice parce qu'ils se déroulent "dans les quartiers les plus difficiles où nos magistrats ont déjà énormément à faire". Le harcèlement sexuel et sexiste est-il vraiment circonscrit aux quartiers dits sensibles ?

Affaire Weinstein oblige, le sujet des violences faites aux femmes a été abordé, ce dimanche soir, dans le grand entretien du président de la République. Parmi les questions posées, celle de savoir si les insultes dans la rue pourront désormais être verbalisées. C'était une proposition de la secrétaire d'Etat chargée de l'Egalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, aussi Emmanuel Macron s'en est-il à nouveau fait l'écho.


"Pour verbaliser au quotidien et être plus actif, nous allons lancer un changement dans l'organisation de notre police. Le ministre de l'Intérieur lancera dans les prochains jours la consultation pour mettre en place la police de sécurité du quotidien à laquelle je me suis engagé", a notamment déclaré le chef de l'Etat. Ajoutant : "Elle aura dans ses priorités la lutte contre le harcèlement et en particulier dans les transports, puisque c'est beaucoup là que ça se joue, aussi. Je souhaite que nous puissions avoir une procédure plus simple de verbalisation lorsque de tels actes sont commis, pour qu'il y ait une réponse immédiate. Parce qu'aujourd'hui, qu'est-ce qu'il se passe ? Souvent on ne va pas porter plainte, parce qu'on n'ose pas. Et lorsqu'on porte plainte, ça prend des mois et des mois et c'est souvent classé sans suite parce que c'est dans les quartiers les plus difficiles, où nos magistrats ont déjà énormément à faire."

Misère sociale et violences faites aux femmes

Le harcèlement, une affaire de "quartiers difficiles" ? Cette affirmation, un peu noyée dans le flot des annonces, mérite d'être prise avec des pincettes. Si la polémique autour du harcèlement de rue dans le quartier de la halle Pajol, dans le 18ème arrondissement parisien, a largement permis de faire des raccourcis entre misère sociale et violences faites aux femmes, il convient de s'en remettre aux chiffres. Une étude de l'INSEE, publiée en novembre 2013, établit bien que la part des femmes se disant victimes de violences physiques et sexuelles augmentent dans les zones urbaines sensibles (ZUS). En l'occurrence, à l'époque, 8,6% des femmes vivant en ZUS déclaraient avoir été victimes de violences sexuelles et physiques, contre 5,7% hors zones sensibles.


Mais ce chiffre ne concerne pas les faits de harcèlement. Reprenons par exemple une étude menée par le Haut Conseil à l'Egalité entre les femmes et les hommes (HCEfh) en avril 2016 sur "le harcèlement sexiste et les violences sexuelles dans les transports en commun". Dans ce rapport, on ne retrouve pas l'idée selon laquelle les faits resteraient cantonnés aux banlieues et zones sensibles. Une porte-parole du HCEfh nous confirme d'ailleurs qu'à sa connaissance, "aucune étude ne vient corroborer ces affirmations".

Harcèlement sexuel en série dans le milieu du cinéma

Surtout, l'actualité nous prouve le contraire. Depuis dimanche, dans le sillage de l'affaire Weinstein, le hashtag "#Balancetonporc" regroupe plus de 150.000 témoignages de femmes victimes de faits de harcèlement au travail. Si les données statistiques manquent encore sur ce phénomène de prise de parole, il est aisé de constater qu'une grande partie des victimes travaillent dans le monde des médias, de la production télévisuelle, du journalisme. Pas dans des milieux que l'on peut définir, à proprement parler, comme défavorisés. Même chose avec le scandale Harvey Weinstein, où les victimes du super-producteur évoluaient toutes dans le glamour et les paillettes d'Hollywood.


Et puis il y a ce chiffre : selon une enquête de l'IFOP menée en mars 2014, "une femme sur cinq est confrontée à une situation de harcèlement sexuel au cours de sa vie professionnelle". Là encore, le milieu social des salariés n'est pas un critère déterminant, le principal "facteur d'exposition" étant que la victime "travaille dans un univers à dominante masculine". Viennent ensuite les critères de son âge et de la nature de son contrat. 

Le lieu le plus dangereux pour elles, c'est la maisonCaroline de Haas

Enfin, dernière étude et pas des moindres, celle de l'INSEE - ONDRP sur la période 2010-2015. Elle explique qu'en moyenne 84.000 femmes sont victimes de viol ou de tentatives de viol chaque année. Et que dans 90% des cas, "ces agressions ont été perpétrées par une personne connue de la victime". Ce qui pousse Anne-Cécile Mailfert, présidente de la Fondation des femmes, de réagir ainsi aux propos d'Emmanuel Macron : "C'est un raccourci, une maladresse. On sait bien que les plaintes viennent de tous les commissariats" dit-elle à LCI. "Et au-delà de ça, ce que nos associations nous remontent, c'est que malheureusement, ces faits viennent de tous les milieux. C'est la même chose en ce qui concerne les féminicides, il n'y a pas de profil-type, ce serait trop simple."


Caroline de Haas se montre plus sévère. La militante féministe estime que le président "n'a pas conscience de la réalité des violences faites aux femmes. Il n'a pas compris que le lieu le plus dangereux pour elles, c'est la maison. Surtout, circonscrir les faits de harcèlement et de violences aux quartiers difficiles dédouane toute une partie des harceleurs. Si on pense comme ça, on ne réglera jamais le problème." Car c'est bien ce qu'il faut, selon elle, retenir : les faits de harcèlement, de quelque nature que ce soit, se déroulent certes dans les quartiers sensibles, mais aussi et en égale proportion... partout ailleurs. 

Sur le même sujet

Plus d'articles

Lire et commenter