Harcèlement sexuel : "Il y a beaucoup de pressions sur les victimes pour qu'elles la ferment"

SOCIÉTÉ

INTERVIEW – Accusé d'agressions et de harcèlement sexuels, Denis Baupin nie en bloc mais a démissionné de son poste de vice-président de l'Assemblée. Pourquoi ce scandale n'éclate-t-il que maintenant ? L'omerta qui entoure de tels actes dans le monde politique est-elle particulièrement forte ? Janine Mossuz-Lavau, directrice de recherche au Cevipof (Centre de recherches politiques de Science Po), et auteure de plusieurs ouvrages sur le sujet, répond aux questions de metronews.

Dans les huit cas de harcèlement sexuel présumé dénoncés par Mediapart et France Inter concernant Denis Baupin, aucune des victimes n'a porté plainte et les faits sont désormais prescrits. Dans le monde politique comme dans la société tout entière, pourquoi la parole a-t-elle tant de mal à se libérer ?
Nous sommes dans un système où ces types de comportements ont longtemps été considérés comme normaux, anodins : c'est ce que l'on appelait autrefois "le droit de cuissage". Et malgré les lois qui ont été votées pour réprimer le harcèlement sexuel, non seulement de la part d'un supérieur, mais aussi d'un collègue, ce n'est pas encore totalement entré dans les mœurs. On a tellement culpabilisé les femmes sur le mode : "c'est de votre faute", "vous avez dû être aguicheuse", que beaucoup n'osent encore pas parler. Dans le milieu politique se rajoute à ces inhibitions une autre censure : si des femmes portent plainte contre l'un des responsables, des "chefs", cela va nuire au groupe.

EN SAVOIR + >> 
Affaire Denis Baupin : les politiques indignés (sauf Gilbert Collard)

Mis à part cette logique de parti, ce sont les mêmes ressorts qui expliquent la loi du silence dans le monde politique que dans les autres sphères de la société ?
Bien sûr. Dans le monde politique comme ailleurs, les victimes peuvent craindre qu'on ne les croie pas - on a d'ailleurs vu des procès pour dénonciation calomnieuse gagnés par des harceleurs - ou de passer pour une "emmerdeuse". Il y a quelques années, j'avais réalisé un documentaire sur le harcèlement sexuel pour France 2. Nous avions interrogé une femme qui, après en avoir été victime de la part de son patron, avait gagné son procès et était partie travailler dans une autre région. Mais elle nous avait finalement demandé de ne pas diffuser son entretien car, dans sa nouvelle boîte, personne n'était au courant et elle ne voulait pas passer pour celle qui fait des histoires… Cela fait beaucoup de pressions sur les victimes pour qu'elles la ferment.

Dans le cas de la politique, on est pourtant face à une sphère très médiatisée, censée faire preuve d'exemplarité…

Oui, mais on voit bien tous les obstacles avant que les femmes ne se décident à porter plainte. J'ai publié en 2012 un livre : "Les sottises de nos politiques", où j'ai recensé dans un chapitre sur le sexisme toutes les déclarations faites par des femmes politiques après l'affaire Strauss-Kahn. Plusieurs ont alors raconté des choses qu'elles entendaient ou subissaient, des histoires graveleuses et parfois très "trash", mais elles ne l'avaient pas fait avant. Il faut aussi un élément déclencheur pour décider à parler. Si une victime porte plainte, peut-être que d'autres le feront à leur tour, et ainsi de suite.

On aurait pu penser que les affaires DSK et Tron auraient libéré la parole. Cela n'a finalement pas été tant le cas que cela…
Un petit peu tout de même, au moment où ça s'est produit. Mais après, ça passe, ça retombe et il faut attendre de nouvelles histoires…

L'an dernier, 40 femmes journalistes avaient publié une tribune dénonçant le sexisme dans le monde politique, mais sans donner de nom. L'"outing", comme dans l'affaire Baupin, peut-il selon vous davantage faire évoluer les mentalités ?

Oui, je le pense. Cela peut peut-être faire peur aux hommes qui se livrent à ce genre de choses, et inciter des femmes à parler. Dans l'affaire Baupin, d'autres victimes vont peut-être se manifester. Et cela va éventuellement ouvrir les vannes sur d'autres cas.

A LIRE AUSSI
>> 
Les hommes politiques, plus machos que les autres ?

Lire et commenter