Hausse inéluctable des migrations venues d'Afrique : "Si l’Europe est vraiment vertueuse, ça peut finir par marcher"

Hausse inéluctable des migrations venues d'Afrique : "Si l’Europe est vraiment vertueuse, ça peut finir par marcher"

IMMIGRATION - Les pays européens se réunissent pour un sommet où l'unité semble bien fragile face au défi migratoire. Pour Christian Bouquet, professeur émérite de géographie politique à l'Université de Bordeaux, la hausse des flux migratoires venus d'Afrique subsaharienne est inévitable, mais l'Europe n'est pas forcément démunie.

Les pays européens peuvent-ils s'accorder sur une politique migratoire unique ? Ils vont au moins essayer lors d'un sommet qui début ce jeudi, même si, jusqu'ici, la division semble de mise. Les controverses autour des bateaux Aquarius ou Lifeline, qui ont porté secours à des migrants puis erré en mer Méditerranée en attendant qu'un pays européen ouvre ses portes, illustrent cette désunion.

Pourtant, la question des migrations se pose à plus long terme, bien au delà des prochaines semaines ou des prochains mois. L'Afrique pourrait passer d'1,2 milliard d'habitants à 2,5 milliards d'ici à 2050, notamment à cause de la croissance démographique dans sa partie subsaharienne. Pour répondre aux questions que pose ce défi démographique, LCI a contacté Christian Bouquet, professeur émérite de géographie politique à l'Université de Bordeaux-Montaigne et spécialiste de l'Afrique. Ce dernier a récemment publié un article sur le lien entre la démographie africaine et les migrations à venir en Europe.

LCI : La division des européens va-t-elle les empêcher de répondre aux questions migratoires dans les années à venir ?

Christian Bouquet : Dans les 5 ou 10 ans à venir, on a des éléments qui permettent de penser que l’Europe ne parviendra pas à se mettre d’accord sur une politique unique d’accueil des migrants, pour des raisons de sociologie politique interne et d’élections. Mais il est peu probable que l’Europe implose, car les flux tendent à diminuer actuellement, et parce que les pays ont les moyens d’accueillir un nombre relativement important de migrants. La question est de savoir quelle solution vont proposer les pays européens les plus "bienveillants". Ceux-ci s’orientent plutôt vers un blocage des migrants à des frontières qui peuvent être extérieures à l’UE, donc de l’autre côté de la Méditerranée. Reste à savoir si c’est une bonne idée, et si elle est faisable. Installer des postes-frontières externalisés permet aux migrants qui ont le droit de venir d’éviter de prendre des risques, mais conduit aussi à n’opter que pour une politique d’immigration choisie. Ce n’est ni tout blanc, ni tout noir.

Les Africains qui auront 18 ans en 2035 sont déjà nés, donc ce n’est pas une simulationChristian Bouquet

LCI : Le nombre de migrants qui arrivent en Europe a largement diminué par rapport au pic de 2015. Mais que disent les chiffres pour les prochaines décennies ? La croissance démographique africaine va-t-elle forcément entraîner plus de migrations ?

Christian Bouquet : On ne peut pas être devin. Mais des ouvrages, dont celui de Stephen Smith, "La Ruée vers l'Europe", sont clairs là dessus. Ce dernier part d'un constat simple : entre 1850 et 1914, 60 millions de personnes ont quitté l'Europe, alors que sa population est passée de 200 à 300 millions d'habitants. Si on transpose ces proportions au milliard d'habitants en Afrique, qui va connaître une explosion démographique, la soupape migratoire apparaît inévitable. Les Africains qui auront 18 ans en 2035 sont déjà nés, donc ce n'est pas une simulation. En 2050, c'est déjà plus compliqué de prévoir.

LCI : Ces flux migratoires futurs ne dépendent-t-ils pas de la capacité des pays africains à offrir des perspectives à ses jeunes ?

Christian Bouquet : Oui. Une population nombreuse et jeune n'est pas un handicap pour un pays, à condition que cette population soit active. Et il faut qu'elle travaille dans le secteur formel et non-pas informel, pour que son travail puisse bénéficier à la population dépendante : les très jeunes et les très vieux. Or, 75% de l'économie subsaharienne est informelle. Il y a donc un décalage : ces pays n'auront pas les moyens de s'occuper de leur population dépendante, en particulier les plus jeunes qui ont besoin d'investissements dans la scolarisation. Les secteurs éducatifs dans ces pays sont aujourd'hui sinistrés, et les jeunes qui en sortent sont mal formés.

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VIDÉO - Macron et les "7 ou 8 enfants par femme" en Afrique

Emmanuel Macron, en évoquant les "7 à 8 enfants par femme", a été maladroit, mais il a donné les bons chiffresChristian Bouquet

LCI : Justement, n'est-ce pas sur la formation que l'Europe peut agir efficacement ?

Christian Bouquet : C'est toute la question. L'Europe, si elle est vertueuse, va se lancer dans un appui à la formation dans les pays d'Afrique subsaharienne. Sauf que les pays européens peuvent être tentés de ramener chez eux cette population africaine bien formée, car elle demande des salaires moins élevés. C'est le risque de cette politique. Mais si l'Europe est vraiment vertueuse, ça peut finir par marcher, même si c'est un chantier considérable. Il faut tout reprendre à zéro.

LCI : Emmanuel Macron a fait polémique en évoquant la démographie africaine. Comment, en tant qu'universitaires, faites-vous pour aborder cette thématique sans être récupéré par des discours xénophobes ?

Christian Bouquet : C'est compliqué. Comment faire pour ne pas être applaudi par le camp d'en face ? Stephen Smith a été brocardé pour son livre, tout comme Serge Michailof pour son ouvrage "Africanistan". Mais plus il y aura des universitaires qui donneront des informations fiables sur cette question, mieux ce sera. La croissance démographique en Afrique mérite qu'on tire la sonnette d'alarme, et les chercheurs sont progressivement entendus. Ce travail se fait déjà sentir. Des États, comme le Burkina Faso, commencent à mettre en place des politiques de population volontaristes qui, en parallèle de la montée de la classe moyenne, conduisent à un abaissement du taux de natalité. Ce taux reste malgré tout élevé. Emmanuel Macron, en évoquant les "7 à 8 enfants par femme", a été maladroit, mais il a donné les bons chiffres, concernant le Niger, le Tchad ou le Mali. Ces pays n'ont pas les moyens de se développer avec un tel taux de natalité.

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