"Il a collé sa langue dans ma bouche" : au cinéma ou au théâtre, le chemin des jeunes actrices est pavé de comportements sexistes

TÉMOIGNAGES - Allusions sexistes, chantage sexuel et body-shaming... De jeunes comédiennes, actrices, salariées dans le milieu du cinéma et du théâtre, nous racontent, sous couvert d'anonymat, les scènes de harcèlement moral et sexuel ou encore d'agression qu'elles ont subies dans le cadre de l'exercice de leur métier.

EDIT. Harvey Weinstein, l'un des producteurs influents d'Hollywood, fait face depuis début octobre à des accusations de harcélèment sexuel, d'agression sexuelle et de viol lancées par plusieurs actrices vedettes. Une affaire qui démontre une nouvelle fois la difficulté pour les femmes d'exercer le métier de comédienne. A cette occasion, nous republions cette enquête, diffusée sur notre site pour la première fois en mai dernier au moment du Festival de Cannes.


"J’avais 23 ans. A l’époque, je travaillais dans un opéra. Je devais manipuler des automates pendant le spectacle. Avant une répétition, j’étais en train de monter un accessoire, en l’occurrence un aquarium, lorsqu’un collègue d’une cinquantaine d’années est arrivé et a défait sa combinaison. En face de moi, à travers la vitre de l’aquarium, il y avait son sexe." Sur le coup, Alexia, comédienne professionnelle, ne trouve rien à répondre aux rires gras de ses collègues et de son agresseur. "C’était très bref, je n’ai pas compris que ce que je venais de vivre était extrêmement violent. Je n’ai rien dit."


Aujourd’hui, elle prend la parole. Comme Alexia, elles sont plusieurs jeunes comédiennes, actrices, salariées dans le milieu du cinéma et du théâtre, à se confier à LCI, quelques heures avant l'ouverture de la 70e édition du festival de Cannes. Si plusieurs figures féministes d'Hollywood à l'image de Patricia Arquette ou de Kristen Stewart ont déjà dénoncé des pratiques scandaleuses dans le métier, celles qui témoignent ici ont pour particularité de n'être encore qu'à l'aube de leur carrière. Sous couvert d’anonymat pour la plupart, elles parlent du harcèlement et des agressions vécues sur leur lieu de travail - en plateau, en casting, en coulisses - alors qu'elles sont à peine sorties de l'école. Autant de preuves que, dans ce milieu aussi, la précarité et le sexisme continuent de s'alimenter l'un l'autre.

Une fois la confiance installée, il a dépassé les bornesMarie, comédienne

Des comportements qui existent, d’abord, sous la forme de chantage. Amélie, comédienne parisienne de 25 ans, sort de scène lorsqu’un homme l’aborde. "Il me dit qu’il travaille dans le milieu, qu’il aime mon timbre de voix et me propose de passer à son studio faire des essais. Moi, je suis ravie" nous raconte la jeune femme. "Plus tard, sur Facebook, lorsque j’évoque les essais, il me fait comprendre qu’il serait bien qu’on aille boire un verre, avant. La discussion s’engage sur des trucs très salaces, il me dit ‘je t’aime’…" Est-ce du flirt ? de l’humour ? Amélie est perplexe. "Sur le moment, je ne sais plus trop où est la limite, je me dis ‘c’est de la déconnade’, mais ça reste dérangeant. Et puis derrière, il y a toujours cette promesse de travail." Elle finit par couper court à la conversation. Mais ne verra jamais la couleur du studio en question.


De son côté, Marie, 26 ans, a fait appel à un photographe, il y a quelques années, pour l’aider à réaliser son "book".  A l’époque, elle n’a pas les moyens de le rémunérer, mais lance une invitation au restaurant pour le remercier. "Une fois la relation de confiance installée entre nous, il a dépassé les bornes" témoigne-t-elle. "Il tenait un langage obscène et m’a dit sans détour qu’il voulait coucher avec moi. Naïvement, j’avais pensé qu’il croyait en moi pour mon talent, pas pour mon cul. J’ai eu l’impression d’être un objet sexuel. Cet épisode m’a donné une très mauvaise image de moi, je me suis sentie coupable."

Etre comédienne fraîchement sortie d’école, cela veut aussi dire scruter les annonces et courir les castings à longueur de temps. Certains le savent et en profitent pour lancer des propositions douteuses à de jeunes débutantes. Clémence avait à peine 25 ans lorsque, en casting, un homme a commencé par la couvrir de compliments : "Il me disait ‘Tu ressembles à Stacy Martin dans Nymphomaniac, c’est fou, t’as un truc !’" se souvient-elle. Avant de passer aux choses sérieuses : "Il a poursuivi : ‘Ce qui serait bien, c’est que tu rentres chez toi, et que tu fasses comme elle dans le film.’ Il voulait donc que je lui envoie une vidéo où je me masturbe. Je l’ai insulté, et j’ai claqué la porte." 

Pauline, la trentaine, a elle aussi su s’extirper "d’un piège", comme elle appelle ce genre d’annonces. "On nous appâtait en évoquant Canal + dans la description du casting" décrit-elle. "Mais quand je suis arrivée, le mec était seul dans une salle louée pour l’occasion. C’était bizarre. Là, il m’a annoncé que le rôle serait dénudé et qu’il fallait que je me déshabille. Je lui ai dit que je n’étais pas intéressée, et je suis partie."

Attends, t'es sérieuse ? Faut coucher pour réussir, t'es au courant ?Un distributeur à une jeune scénariste

Mais au-delà de ceux qui s’improvisent directeurs de casting plus ou moins officiels, il y a ces personnages installés, ces sommités du milieu à qui il peut être bien difficile de dire non. Dimanche soir, 23 heures. Pauline reçoit le SMS d’un producteur qui souhaite la rencontrer. Il se fait pressant, propose de se voir "tout de suite". Elle refuse, il suggère le lendemain "20 heures, dans ses bureaux". "Alors je me suis souvenue qu’il m’avait déjà fait le coup cet été, en me demandant d’aller le voir un dimanche matin, seule." Pauline n’a pas donné suite. 


Les producteurs et les grands noms qui en imposent, Sophie connaît. A 30 ans, elle n’est pas comédienne mais scénariste, et assure être confrontée "quotidiennement au sexisme dans le milieu du cinéma". C’est d’ailleurs au patron d’une grosse boîte de distribution qu’elle doit une agression en bonne et due forme : "A la fin d’une soirée professionnelle, il a attendu le taxi avec moi. Il a collé sa langue dans la bouche au moment où je m’y attendais le moins, puis m’a proposé de venir chez lui. Quand j’ai refusé, il a dit de façon étonnée : ‘Attends, t’es sérieuse ? Faut coucher pour réussir, t’es au courant ?’ avant de me faire la liste des personnes célèbres qu’il connaissait personnellement." Elle poursuit : "Il était sincèrement surpris de mon refus, comme si c’était un code établi. J’avais 23 ans, lui 49 et je n’avais rien fait pour lui envoyer un message qu’il aurait pu lire comme de la séduction. Depuis, je fais attention à ne jamais parler d’autre chose que de boulot et je me balade avec une fausse alliance."

Body-shaming dès le plus jeune âge

Misogynie ordinaire, harcèlement, agression… Comment ces réalités sont-elles perçues du côté des responsables de casting, postes pivots dans le milieu du cinéma et potentiels témoins de tels comportements ? Pour le savoir, nous avons contacté une petite dizaine d’agences, ainsi qu’un syndicat professionnel ; aucun d’entre eux n’a donné suite à nos sollicitations. Mais une agente artistique, ex-directrice de casting, a accepté de nous en dire davantage, sous couvert d’anonymat. Laura explique ainsi : "Il y a des réalisateurs et des directeurs de casting humains et respectueux. Mais d’autres font preuve d’un réel mépris. On les connaît, ce sont toujours les mêmes. Lors d'un casting où on attendait des filles fines, une fille un peu ronde s'est présentée" se souvient-elle. "En la voyant, le directeur a poussé un cri. L'actrice est partie en larmes, on l'a plus jamais revue." Un body-shaming qui ne connaît guère la limite d'âge. "On avait une petite fille devant nous, pendant un casting d'enfants. Le directeur était très dur, il lui a demandé de mettre ses cheveux derrière ses oreilles, puis s'est exclamé : 'olala, les feuilles de chou que t'as! Tu m'étonnes que tu laisses tes cheveux sur ta figure!'" La petite, là aussi, fond en larmes.


Et les garçons, dans tout ça ? Si l'affaire Morandini a permis de mettre en lumière des phènomènes de harcèlement sexuel envers de jeunes hommes dans le milieu artistique, les témoignages que nous avons reçus sont unanimes : les jeunes femmes semblent être davantage la cible de ces comportements que leurs collègues masculins. "J'ai observé des directrices de casting à l'oeuvre, reprend Laura, elles peuvent être cassantes, bien sûr, mais leurs remarques portent plus sur le travail, le jeu d'acteur, que sur le physique des comédiens qu'elles ont en face d'elles." Une réalité qui ne fait pas de mystère pour Geneviève Sellier,  professeure émérite en études cinématographiques à l'université Bordeaux Montaigne et animatrice du site "Le genre et l'écran". "Le milieu du cinéma privilégie l'image, l'apparence physique des individus, et notre société étant construite sur une vision asymétrique des deux sexes, où l'apparence des femmes compte énormément, il en résulte un constat : le cinéma est un milieu encore plus sexiste que les autres milieux professionnels.

"A cela s'ajoute le problème spécifiquement français du mythe du démiurge. C'est-à-dire l'idée, inventée par la Nouvelle Vague, que l'artiste-cinéaste n'a de comptes à rendre à personne, et que son génie est au-dessus des lois." Geneviève Sellier poursuit : à cet égard, la polémique Polanski est édifiante. A chaque fois que des cinéastes sont accusés de comportements sexistes, voire de viols, il y a une levée de boucliers de la part de leurs collègues, pour rappeler qu'un artiste a tous les droits." Résultat, selon la professeure : une dynamique sexiste intériorisée par le milieu, y compris par les femmes elles-mêmes. "Il existe une forme de mépris de classe qui conduit à penser que 'chez nous, dans cette élite cultivée', il n'y a pas de sexisme, mais seulement de la séduction. C'est un obstacle très fort à la prise de conscience de ces comportements, dont par ailleurs ces mêmes femmes souffrent." Celles qui osent mettre des mots dessus le comprennent bien vite. Clémence, qui trace aujourd'hui sa route au cinéma, le résume ainsi : "Le harcèlement, j'en ai parlé autour de moi : tout le monde était outré, personne n'était surpris." Nous avons contacté plusieurs grandes écoles d'arts dramatiques afin de savoir s'il existe des mesures de prévention. Une seule a répondu à notre sollicitation, en expliquant : "Nous avons bien conscience de ce phénomène qui existe dans la profession. Dans notre école, nous avons principalement des élèves amateurs passionnés, et nous n'abordons pas cela avec eux."


Tous les prénoms, à l'exception d'Alexia, ont été modifiés afin de préserver l'anonymat des jeunes artistes.

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