"Il n'y a pas de métiers réservés aux homos ou aux hétéros"

SOCIÉTÉ

INTERVIEW - Porte-parole de l'Autre cercle, une association LGBT qui lutte contre les discriminations au travail, Catherine Tripon réagit à la décision des Prud'hommes de Paris de ne pas reconnaître le caractère aggravant d'homophobie de l'insulte "pédé" pour un coiffeur licencié par son employeur.

"En se plaçant dans le contexte du milieu de la coiffure, le Conseil considère que le terme de PD employé par le manager ne peut être retenu comme propos homophobe". Dans un jugement très critiqué jeudi par les associations LGBT, le tribunal des Prud'hommes de Paris n'a pas reconnu le caractère discriminatoire d'un licenciement abusif d'un jeune coiffeur insulté de "pédé" par son employeur.

Une décision révélatrice de l'ampleur des préjugés sur l'homosexualité et de la difficulté encore aujourd'hui de faire reconnaître le caractère homophobe d'une discrimination ? Catherine Tripon, porte-parole de l'association l'Autre cercle , qui lutte contre les discriminations au travail, a répondu aux questions de metronews.

Que vous inspire cette décision des Prud'hommes de Paris qui considère que "PD" n'est pas une insulte pour un coiffeur ?
Il faut rappeler que "pédé" est d'abord une injure homophobe universelle qui considère qu'une personne homosexuelle ou non est un sous-homme. L'argument invoqué pour ne pas donner suite au caractère homophobe de ces propos, je le trouve fallacieux, incohérent et dangereux. Cela fait ressortir des stéréotypes et des préjugés sur l'homosexualité présumé des coiffeurs et parce qu'on sous-entend que si vous êtes coiffeurs vous êtes forcément homo. C'est un peu comme si je traitais de "bougnoule" un homme de ménage : c'est un préjugé raciste.

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Selon vous, cette décision dont la justification a soulevé la colère des associations LGBT est-elle isolée pour la justice prud'homale ?
Je n'ai pas beaucoup de cas de jurisprudence sous la main. En général, il y a une amélioration du traitement des cas d'homophobie avérée dans le monde du travail. Mais la preuve, surtout quand il s'agit d'une injure, reste difficile à démontrer. Pourtant, quand des propos à caractère homophobes sont prononcés, ils sont souvent accompagnés d'actes. Récemment il y a eu une décision de justice condamnant une association qui avait refusé d'embaucher une femme transgenre. Le caractère transphobe de la discrimination ne pouvait pas être mis en doute mais le montant de l'amende a été très faible. 

Aujourd'hui, il y a plus de cas avéré de LGBTphobies car les associations et les avocats ont mené tout un travail de fond sur ces questions. On progresse dans la reconnaissance du facteur aggravant d'homophobie, de lesbophobie ou de transphobie car on a aussi renforcé le soutien aux victimes et les juges ont évolué. Mais aux Prud'hommes, comme ce sont des représentants d'employeurs, il y a encore un problème de reconnaissance du facteur aggravant d'homophobie.

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Est-ce que ce sont encore des préjugés courants dans le monde du travail ?
La persistance des préjugés LGBTphobes est structurelle dès qu'on touche à la mode ou aux métiers de l'apparence : tout l'enjeu aujourd'hui est de les lever . Je fais le pari de l'intelligence, notamment dans le cadre des formations des professionnels, pour déconstruire ces stéréotypes. Il n'y a pas de métiers réservés aux homos ou aux hétéros, des métiers pour les hommes ou pour les femmes. Il y a des couturiers hétérosexuels et des pilotes de chasse homosexuels. Les métiers sont ouverts à tout le monde.

Est-ce qu'on sous-estime l'ampleur des discriminations homophobes, lesbophobes ou transphobes au travail ?
Oui, bien sûr. On la sous-estime pour deux raisons : premièrement, les employeurs considèrent que ce n'est pas un sujet. Et deuxièmement, les victimes n'osent pas porter plainte parce qu'elles sont isolées. Des associations et des entreprises mènent un travail de fond mais de très nombreux cas de discrimination sont "invisibilisés" parce qu'on n'ose pas dire qu'on est gay, lesbienne, bi ou trans. Il y a aussi, de la part des victimes, un manque de connaissance des soutiens potentiels comme le Réseau d'assistance aux victimes d'agressions et de discriminations (Ravad) [ndlr, ou le Défenseur des droits], notamment en région.

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