Ils testent le revenu universel (1/12) : un meuble, une voiture, aider sa fille... que faire avec 1000 euros par mois

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ÉPISODE 1 - Denis, Brigitte et Caroline vont recevoir 1.000 euros par mois pendant un an, sans conditions. Tirés au sort par l'association Mon revenu de base pour expérimenter le revenu universel, ils racontent leur "vie d'avant", entre grande précarité et classe moyenne.

Au départ, ils n'y ont pas cru. Tirés au sort pour toucher 1.000 euros par mois pendant un an, trois personnes vont expérimenter le revenu de base. Pendant cette année, ils vont rendre compte de leur expérience à LCI. Une fois par mois, ils évoqueront leur quotidien changé (ou pas) par cette somme reçue sans condition. 


Cette expérience a été lancée par l'association Mon revenu de base, présidée par le conseiller régional écologiste Julien Bayou, entouré d'une équipe de bénévoles. L'idée : récolter des fonds via un crowdfunding et, pour chaque tranche de 12.000 euros récoltée, tirer au sort un nouveau bénéficiaire d'un revenu de base de 1.000 euros par mois pendant un an. 

Pour l'instant, le collectif a réuni de quoi financer trois revenus de base, dont les bénéficiaires ont été tirés au sort en décembre. Le quatrième est à ce jour financé à moitié. Les trois premiers tirés au sort tiennent à leur anonymat. Ils ont choisi un prénom d'emprunt, le même dans tous les médias qui les ont interrogés. Ce sera donc Denis, Brigitte et Caroline. 

Denis : "un nouveau véhicule pour trouver du travail, et des vêtements plus décents"

Contacté le premier par LCI, Denis est aussi celui dont la situation est la plus précaire. "La trentaine", ce célibataire originaire du nord de la France habite dans une petite ville en Nouvelle Aquitaine. Après avoir étudié la charpente chez les compagnons du devoir, il a fait de la rénovation écologique de vieille bâtisses. C'était avant que les difficultés ne s'enchaînent.


"Les problèmes sont arrivés en même temps. D'abord, il y a un an et demi, des problèmes de santé qui m'ont empêché de travailler. Puis la voiture qui tombe en panne. Et les difficultés à payer mes factures d'électricité, les Restos du coeur", explique-t-il. D'ailleurs, l'électricité lui a été coupé plusieurs fois. Allocataire du RSA, il touchait 472 euros par mois. "Ça ne permet que de survivre. Je manquais d'argent pour trouver du travail, pour mettre de l'essence dans la voiture, pour payer l'assurance..." 

Ça faisait longtemps que je n’avais pas fêté un réveillon avec des bonnes nouvellesDenis

Comme tous les autres, il a entendu parler du revenu universel lors de la campagne présidentielle de Benoît Hamon. "Puis, comme je lis beaucoup les informations sur internet, je suis tombé sur l'association. C'est comme ça que je me suis inscrit au tirage au sort." Il a reçu son premier revenu de base de 1.000 euros en décembre : "Ça faisait longtemps que je n’avais pas fêté un réveillon avec des bonnes nouvelles."


Il lui reste encore des factures impayées. "Je bouffe encore des choses de mon ancienne vie, de ma vie de pauvre", dit-il. Mais ces 1.000 euros représentent à ses yeux "un rayon de soleil". Il a déjà programmé ses premières dépenses : "Je suis en train de chercher un nouveau véhicule, pour les soins et pour le travail. Et puis des vêtements un peu plus décents pour retrouver un travail." Pour fêter ça, Denis s'est juste offert "un restaurant à volonté, pour 13 euros". Mais il confie ne pas être très dépensier, et dit utiliser le même ordinateur et le même téléphone depuis 5 ans. "Les petits sous représentent beaucoup", conclue-t-il.


Au delà de sa situation, que pense Denis du revenu de base ? "C'est intéressant", dit-il sans vraiment trancher. "Il faut que chacun ait des cartes pour avancer dans la vie, et il ne faut pas dire que c'est infaisable si on n'a pas essayé. Mais donner la même chose aux plus riches ? Je ne sais pas. S'ils paient des impôts dessus, ça permettrait de remettre de l'argent dans la machine. Je n'ai jamais payé d'impôt de ma vie donc quand je serai riche, je vous dirai comment je ferai !"

Brigitte : "Je préfère les mettre de côté"

Originaire du nord également - "de Maroilles, la ville du fromage" - Brigitte habite désormais dans une petite ville des Côtes d'Armor, avec son mari électricien. Âgée de 53 ans, cette vendeuse en maroquinerie travaille 28 heures par semaine, faute de plus. "Je n'ai jamais réussi à trouver un 35 heures en CDI."  "J'ai une vie normale, simple", estime Brigitte, qui gagne 920 euros par mois. "Je n'ai pas vraiment de besoins, je ne me prive pas, mais je fais attention. On ne fait pas la java tous les weekends."


"J'ai entendu parler du tirage au sort du revenu de base à la radio, je me suis inscrite comme ça. Mais le 7 décembre, quand on m'a dit que j'avais gagné, j'ai cru que c'était une arnaque. Impossible que je sois choisie parmi 80.000 personnes", raconte-t-elle. "Puis j'ai senti que c'était des gens sérieux dans cette association. Et quand j'ai reçu le premier versement, là j'y ai cru !"

Ça pourrait baisser le chômage, si les gens se mettent à travailler à mi-tempsBrigitte

"SI j'avais eu les 12.000 euros d'un coup, j'aurais peut être été plus excitée", confie-t-elle. "Mais avec 1.000 euros par mois, on se dit qu'il faut faire attention. Donc je préfère les mettre de côté." Et si ça durait toute la vie ? "J'aurais réalisé mon rêve : acheter une toute petite maison, pas loin de mon travail." Car Brigitte l'assure, elle continuerait à travailler. 


"Un salaire de mi-temps et 1.000 euros ce serait parfait. Ce revenu universel, ça pourrait baisser le chômage, si les gens se mettent à travailler à mi-temps." Mais, estime-t-elle, "il y a des gens qui arrêteraient de travailler. Imaginez un couple : la femme n'aurait plus qu'à s'occuper de ses enfants. Je connais des gens qui feraient comme ça."

Caroline : "J'ai beaucoup culpabilisé"

Dans un mois, Caroline va fêter ses 50 ans. Malgré ce "beau cadeau d'anniversaire", cette secrétaire, qui travaille dans le domaine de la formation avec un contrat à 80%, a "beaucoup culpabilisé" quand elle a su qu'elle allait recevoir 1.000 euros par mois. "J'ai entendu que les autres personnes tirées au sort étaient plus en précarité que moi", confie cette mère de deux enfants, qui habite avec son compagnon dans une ville moyenne de Bourgogne-Franche-Comté.


Quand sa soeur lui a parlé de l'initiative, Brigitte s'est inscrite malgré tout, sans croire en ses chances. "À l'annonce du tirage au sort, je me disais 'ne t'emballe pas', mais en même temps j'étais très contente", raconte-t-elle. Depuis, l'idée fait son chemin. Si Caroline est parvenue à accepter cette somme, il est "hors de question de dépenser à tort et à travers". Elle poursuit : "Si j'avais tout reçu d'un coup, comme au Loto, je me serais peut être sentie moins responsable. J'aurais pu me dire : 'fais ce que tu veux'. Là, ce n'est pas un jeu. C'est une responsabilité, cette expérimentation. Il ne faut pas faire n'importe quoi." 

Je pense que d’ici à la fin de l’année, mon regard aura changé. Enfin j’espère !Caroline

Au départ, elle ne voulait pas toucher à la somme. "Finalement j'ai acheté un meuble dont j'avais besoin", raconte-t-elle. "Et ce week-end, je vais en donner un peu à ma soeur, qui vit seule avec son enfant." Elle veut d'abord faire plaisir à sa famille, avec qui elle se sent "très soudée", mais qui se trouve éparpillée dans toute la France : "Ça permettra de se voir plus souvent et d'envisager l'avenir plus sereinement", poursuit-elle. "Ça fait quelques temps que je me pose la question d’évoluer dans mon travail ou d’en changer. Peut-être que cette année va m'aider à me décider !" Caroline dit n'avoir jamais connu de grosse difficulté financière. "C’est un peu abstrait pour moi", confie-t-elle. "Je pense que d’ici à la fin de l’année, mon regard aura changé. Enfin j’espère !"


Et pour cause : la première fois que Caroline a entendu parler du revenu de base, lors de la campagne de Benoît Hamon, elle n'était pas d'accord. "Est-ce que ça ne va pas inciter les gens à ne pas chercher de travail ?", se demande-t-elle, tout en affirmant qu'elle aurait continué à travailler si elle avait touché un revenu universel à vie. "Mes enfants ne sont plus à la maison. Qu'est ce que j'aurais fait ? On peut aider des associations, mais ça n'aurait pas occupé tout mon temps. Et 1.000 euros, ç'aurait été insuffisant."


*les prénoms ont été modifiés

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