"A six dans 21 m²" : dans certains quartiers d’Aubervilliers, le règne de l’insalubrité et des marchands de sommeil

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REPORTAGE - Un important incendie, dimanche 19 août à Aubervilliers, a fait plusieurs blessés. Parmi eux, plusieurs enfants dont trois sont toujours dans un état grave. Sur place, les riverains du quartier du Landy ne sont pas surpris de ce drame : eux-mêmes vivent dans des logements insalubres.

Deux incendies graves, en moins d’un mois. Après le feu qui a coûté la vie, le 27 juillet dernier, à une femme enceinte et ses trois enfants dans le quartier de la Frette à Aubervilliers, c’est cette fois à l’angle des rues du Landy et Heurtault, à quelques centaines de mètres de là, que riverains, policiers et pompiers sont intervenus. 


Il est environ 18h45 dimanche 19 août, lorsque des habitants du quartier entendent des cris. Ceux-ci proviennent du deuxième et dernier étage d’un petit immeuble, Rapidement, les flammes sortent par le toit et il ne fait plus de doute que plusieurs personnes sont prisonnières de l’incendie. Au total, les secours déplorent vingt-deux blessés. Parmi eux, trois enfants sont toujours, mardi 21 août, dans un état grave. Une enquête est en cours pour connaître les causes exactes du départ de feu ; et si le précédent incendie aurait été causé, selon les premiers éléments judiciaires, par l’imprudence d’un enfant de dix ans jouant avec un briquet, il semble cette fois-ci que la question soit toute autre. 

"Je ne suis pas surprise du drame"

Autour de l’épicerie sinistrée, ce lundi midi, s’attardent quelques curieux et beaucoup de riverains. La plupart d’entre eux résident dans le quartier, au sein d’immeubles anciens rarement remis au goût du jour. Sur la placette, à quelques pas de la mairie, s’alignent bien plusieurs vieilles maisons au style coquet. Deux ou trois résidences sont sorties de terre il y a moins de dix ans et présentent tout le confort moderne mais, en réalité, la grande majorité des habitations, sur cette extrémité de la rue du Landy, montrent des façades fissurées et décrépies.

Solène loue pour 600 euros par mois un studio de 29 mètres carré, à quelques pas de là. De l’incendie la veille au soir, elle n’a rien entendu, mais ce matin, sur le trottoir d’en face, elle affiche une mine résignée. "Bien sûr que tout le quartier est insalubre, à commencer par chez moi ! Cela fait cinq ans que je suis arrivée dans mon logement. Au niveau de l’électricité, il n’était pas aux normes, j’ai dû râler, ou plutôt crier, pour que ma propriétaire fasse des changements. Ça devenait dangereux et en plus je vis seule, donc ça me causait du souci. Aujourd’hui encore on voit que c’est un vieux logement : les murs s’écaillent." Elle termine : "Je suis pas du tout surprise du drame aujourd’hui."

Un propriétaire sans nom

Un peu plus loin, un vieux monsieur, polo rose fuchsia sur le dos, observe les dernières manœuvres des pompiers. Lui n’habite pas dans le coin, il y travaille seulement. Voilà plusieurs années, il a fait installer son bureau dans le quartier. "Mais avant, j’ai dû tout refaire, tout reprendre à zéro. Le gaz, l’électricité : il n’y avait rien aux normes. Maintenant, on a des contrôles réguliers d’EDF, mais dans les habitations privées, ce n’est pas la même histoire", déplore-t-il.


Même fatalisme chez Assa, mère de famille. Traînant derrière elle son cabas de courses, elle s’arrête quelques minutes derrière les rubalises des policiers. "Bah oui, c’est dur", nous dit-elle, étonnée qu’on lui pose seulement la question. De 2005 à 2013, Assa a vécu avec son mari et ses quatre enfants dans un appartement du quartier. Ils étaient six, dans 21 mètres carré. Le propriétaire ? Elle n’en connaissait que le prénom. Elle ne l’a jamais rencontré.

Un logement… qui n’en était pas un

Car ces logements insalubres sont souvent une aubaine pour les marchands de sommeil, qui les louent à prix d’or aux plus démunis. D’ailleurs, d’après les premières informations, le logement dans lequel s’est déclaré ce nouvel incendie… n’en était pas vraiment un. En tout cas, "aux yeux de la mairie" a déclaré Meriem Derkaoui, maire communiste d’Aubervilliers qui s’est déplacée sur les lieux ce lundi midi, "il s’agissait d’un bail commercial". "Ce n’est plus possible de laisser des habitants à la merci des marchands de sommeil", déclare-t-elle, pas dupe de la situation. 


"Le quartier Landy-Marcreux est un quartier à rénover, qui attend depuis trop longtemps. Il bénéficie d’un plan national de rénovation (PNR4, ndlr) mais il n’est plus tolérable d’attendre des années et des années pour avoir les moyens de rénover. Ce n’est plus possible de continuer ainsi. Nous avons pu avancer sur quelques petits morceaux, quelques numéros, mais il faut une transformation globale." Et l’élue PC d’en appeler aujourd'hui au gouvernement : "Il faut se mettre autour d’une table et trouver des moyens."

Un peu à l’écart de l’édile entourée de caméras se tient Mohamed, 32 ans. Habitant du quartier, il fait partie de ceux qui ont œuvré, la veille au soir, à l’évacuation improvisée des victimes de l’incendie, dans l’attente des pompiers. Il écoute d’une oreille les propos de Meriem Derkaoui, mais se montre peu satisfait : "C’est bien beau de faire des interviews, je suis d’accord avec tout ce qu’elle dit, mais c’est elle la maire, c’est elle qui doit changer les choses. On a grandi ici, on ne pouvait que s’attendre à ce drame." Il montre de la main l’état des immeubles, autour de la place : "Regardez l’état du décor." Chez lui, ajoute-t-il, il pleuvait à l’intérieur de l’appartement par mauvais temps, avant qu’il ne trouve les moyens de faire quelques travaux.

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