Incertitude autour du sort d’Abu Layth, djihadiste annoncé mort dans "Un Œil sur la planète"

Incertitude autour du sort d’Abu Layth, djihadiste annoncé mort dans "Un Œil sur la planète"
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DECRYPTAGE – Un journaliste basé à Beyrouth remet en cause la mort d’un kamikaze syrien, annoncée dans un reportage diffusé en février sur France 2. Spicee, le média à l’origine de ces images, se défend auprès de metronews.

Les images sont exceptionnelles. Au quartier général des partisans de la foi, une formation djihadiste syrienne, des combattants dansent, la kalachnikov en bandoulière. Ils fêtent le départ de l’un d’entre eux, un kamikaze prénommé Abu Layth, qui doit se faire exploser le lendemain. Une ceinture d’explosifs autour de la taille, le djihadiste à la barbe rousse est filmé pendant ses dernières heures, entre adieux humides et embrassades émues.

Au petit matin, des cris, une sourde détonation et un immeuble qui part en fumée. En commentaire, la voix off nous décrit l’attentat suicide d’Abu Layth. Une scène très rare, capturée en juin 2015 et diffusée dans l’émission de France 2 Un Œil sur la planète, le 18 février 2016. (voir vidéo ci-dessous, à partir de 18’)

Est-il vraiment mort ? 

Mais Abu Layth est-il vraiment mort ? C’est en tout cas la question que se pose le journaliste indépendant Ammar Abd Rabbo, basé à Beyrouth et réputé sérieux selon plusieurs experts du djihadisme. D'après lui, ce kamikaze par ailleurs facilement reconnaissable serait en fait… toujours vivant.

Contacté par metronews après la publication de son alerte sur les réseaux sociaux, le reporter indique : "Dès le premier visionnage de cette scène, je me suis dit ‘il y a un truc qui cloche’. J’ai trouvé très surprenant de voir ces gens danser et fêter les dernières vingt-quatre heures d’un kamikaze. Par ailleurs, à la fin de la séquence, on raconte qu’il part se faire exploser vers les lignes de l’armée syrienne. J’étais à Alep quelques mois avant le tournage et honnêtement, je ne vois pas comment il est possible d’y passer, surtout équipé d’une ceinture explosive."

Et le journaliste freelance de poursuivre : "Dans la foulée, j’ai donc activé mes réseaux sur place, passé des coups de fil à Alep. Mes doutes ont été avérés puisque mes sources ont confirmé avoir vu ce djihadiste à la barbe rousse vivant, après le tournage. Ils m’ont même transmis des photos. Voilà un mois que je négocie pour avoir une conversation Skype avec lui. Jusqu’à présent, il a toujours refusé."

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"Nous avons vu le mec partir"

Alors qui dit vrai ? Malgré une page Facebook qui semblerait appartenir à ce terroriste – et sur laquelle deux photos ont été postées plusieurs mois après le tournage – il demeure très difficile de prouver que ce fameux Abu Layth est bel et bien toujours en vie. Une chose est certaine : la séquence en question n’a pas été tournée par les équipes de France 2. Elle a été achetée au média d’info vidéo Spicee, qui lui-même s’est fourni auprès des journalistes indépendants, Yacine Benrabia et Farouk Atig.

Exercice difficile et périlleux

Antoine Robin est le directeur de Spicee, nous l’avons contacté. Aux doutes soulevés par cette séquence, il oppose des faits : "Nous étions sur place, nous avons vu le mec partir vers l’explosion. Nous avons ensuite les images de 40 cadavres déchiquetés dans une benne. Après quelques jours passés sur place, nous ne l’avons plus revu." "Dans l’absolu, concède-t-il, on s’est peut être fait bananer, on n’a pas vu le mec se faire sauter, pardon…" Mais Antoine Robin assure avoir recoupé de nombreuses fois les sources, soumis les traductions à plusieurs experts, et "pris moult précautions" avant la diffusion de ces images.

Reste que sur le terrain, en Syrie, la situation est très compliquée à couvrir pour les journalistes. Le grand reporter et ex-otage Nicolas Hénin le sait bien. Interrogé par metronews sur cet exercice aussi difficile que périlleux, il affirme "qu’après 2013, très rares sont les journalistes qui se sont rendus sur les territoires non contrôlés par le régime Syrien". Comment dans ces conditions, vérifier ses sources, éviter les affabulations ? Selon lui, "quand on fait un reportage, on n’a forcément qu’un seul point de vue. Il faut rapporter ce qu’on a vu, entendu, pour en donner une photographie globale. C’est la même chose lorsqu’on a des combattants en face de nous. Il faut être attentif à être honnête, à mettre de la distance et de la profondeur avec les propos qu’on rapporte. Cela passe par une bonne connaissance du terrain." Les deux journalistes qui ont tourné les images de la séquence, contactés par metronews, n’ont quant à eux pas encore donné suite à nos sollicitations.

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