INFO LCI - Enfants stars sur Youtube : une association saisit la justice pour "travail illégal"

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ENQUÊTE - Les chaînes YouTube mettant en scène des enfants déballant et présentant des jouets se multiplient et cumulent parfois plusieurs milliards de vues. Face à une pratique que la loi française n'encadre pas, l'Observatoire de la parentalité et de l'éducation numérique (Open) a décidé de saisir la justice.

Des YouTubeurs filmés en train de déballer, présenter et commenter des produits divers et variés : la pratique s'appelle "l'unboxing". Depuis quelques années, cette activité se développe en France et de plus en plus de parents mettent en scène leurs chérubins - parfois très jeunes - et postent les vidéos sur YouTube. Parmi les chaînes les plus connues, on retrouve Gabin et Lili, Ellie's Magic World, Swan The Voice ou encore Démo Jouets. 


Mais ce phénomène importé des Etats-Unis, auquel nous consacrions déjà une enquête en septembre dernier, inquiète certains observateurs qui souhaiteraient le voir encadré par la loi.

C'est un énorme vide juridique qui fait que les parents peuvent utiliser leurs enfants de manière libre pour ces tournagesMe Christine Aubague, avocate de l'Open

Car dans les faits, il pourrait bien s'agir d'un emploi au même titre que celui de jeune acteur ou mannequin. L’article L7124-1 du code du travail encadre en effet les pratiques des mineurs de moins de 16 ans dans "un spectacle ou une production déterminés, dans une entreprise de cinéma, de radiophonie, de télévision ou d'enregistrement sonore, ou dans une entreprise ou association ayant pour objet la participation à des compétitions de jeux vidéo". Cette loi fixe notamment les conditions de travail, les horaires ou encore la rémunération. Problème : elle n’encadre pas le travail sur internet.


"C'est un énorme vide juridique qui fait que les parents peuvent utiliser leurs enfants de manière libre pour ces tournages", estime Me Christine Aubague, avocate de l’Observatoire de la parentalité et de l’éducation numérique (Open). Les parents ne sont par exemple pas contraints de déposer les revenus engrangés à la Caisse des dépôts et consignations pour les enfants.

L’idée n’est pas d’interdire, c’est d’accompagner et de protégerThomas Rohmer, président de l'Open

Sollicité en septembre dernier, le ministère du Travail qualifiait l'"unboxing" de "loisir privé", assurant toutefois que "si le juge devait requalifier cette activité comme un travail, cela la rendrait illicite".


Et c'est précisément ce que cherche aujourd'hui à faire Thomas Rohmer, président de l’Observatoire de la parentalité et de l’éducation numérique (Open). Avec son avocate, Me Christine Aubague, ils ont saisi la justice et envoyé ce mercredi 23 mai deux dénonciations pour "travail illégal" aux parquets de Bobigny et Lyon.


Dans ces courriers, que LCI a pu consulter, l'association cherche à démontrer l'existence d'une prestation, d'un lien de subordination et d'une rémunération pour que ces activités soient considérées comme un véritable emploi. "Nous considérons qu'il y a un vrai danger psychologique et physique pour les enfants", assure Me Christine Aubague. A raison d’une vidéo par jour, ils sont privés de toute activité de loisir, de vie sociale. C'est tout un équilibre qui n’est plus préservé".


Et le président de l'Open, Thomas Rohmer, de préciser : "L’idée n’est pas d’interdire, c’est d’accompagner et de protéger. On souhaite que ces enfants puissent bénéficier du statut d’enfant du spectacle, très protecteur en France, qui tout en permettant de continuer l’activité, permettra aux enfants d’avoir des conditions de tournage allégées et adaptées à leur âge ainsi que de toucher les revenus qui leur sont dus." Des revenus qui peuvent atteindre des sommets.

Des revenus compris entre 27.7000 euros et 442.000 euros par mois

Dans un reportage diffusé en septembre 2016 sur M6, les parents à l’origine de la chaîne Démo Jouets disaient toucher 80 centimes pour 1000 vues, soit environ 5.000 euros par mois. Des chiffres qui pourraient être bien en-deçà de la réalité. Les fourchettes sont larges, mais, selon le site de statistiques Social Blade, la chaîne Démo Jouets pourrait gagner entre 4.000 et 64.000 euros par mois et Ellie's Magic World entre 2.200 et 35.600 euros par mois. Les propriétaires d'une chaîne YouTube plus célèbre telle que Swan The Voice pourraient eux toucher entre 27.7000 euros et 442.000 euros par mois. De son côté, Google (propriétaire de Youtube) ne communique pas sur ces données.


Dans une interview au Journal de Mickey daté du 16 mai dernier, Néo, 13 ans aujourd'hui et protagoniste de la chaîne Swan The Voice, confie que son père a "quitté son emploi pour s'occuper des montages". Et d'ajouter : "C'est une affaire de famille". Autant d'éléments qui laissent croire qu'il s'agit bel et bien d'une activité familiale professionnelle - et fructueuse. Les propriétaires de la chaîne Swan The Voice n'ont pas répondu à nos sollicitations. 


En septembre dernier, Mickaël, à l'origine de la chaîne Studio Bubble Tea, avait de son côté réfuté sans détour les accusations de travail illégal. "Difficile de comparer les chaines YouTube comme la nôtre, qui se passent exclusivement en famille, avec un 'business' comparable à ceux du cinéma, de la publicité ou de la chanson avec des équipes de professionnels où les parents n'interviennent pas", assurait ce dernier.

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Il y a urgence à agirThomas Rohmer, président de l'Open

Le président de l'Open en appelle aujourd'hui à l'action des pouvoirs publics. "Il y a urgence à agir. Ces chaînes qui ont tendance à se positionner comme étant 'fun', sont, au regard des chiffres de fréquentation et de leur classement sur YouTube, loin d’être une activité de loisirs".


Thomas Rohmer a d'ailleurs saisi le Conseil national de la protection de l'enfance (CNPE) à ce sujet, une instance rattachée au Premier ministre et dont la présidence est assurée par la ministre de la Santé Agnès Buzyn. Contactée par LCI, la vice-présidente Michelle Créoff indique que le sujet a été évoqué le 17 mai dernier lors d'une commission et devrait figurer dans un avis qui sera bientôt rendu au gouvernement à propos des dangers du numérique. "C'est un sujet qui nous interpelle et nous questionne", assure-t-elle. Reste à savoir si cette prise de conscience fera évoluer le code du Travail.

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