INFO LCI - Procédure disciplinaire contre un officier de gendarmerie pour avoir comparé les Guyanais à des animaux

INFO LCI - Procédure disciplinaire contre un officier de gendarmerie pour avoir comparé les Guyanais à des animaux

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DOCUMENT – Un chef d’escadron de la gendarmerie mobile en mission en Guyane a assimilé la population locale à des “singes hurleurs” dans un document que nous nous sommes procuré. Des propos qualifiés "d’intolérables" par l’institution et dénoncés ce dimanche par Gérard Collomb. Il est visé depuis le 4 mai par une procédure disciplinaire.

Après avoir prononcé en Guyane un discours jugé raciste par plusieurs témoins et de nombreux gendarmes eux-mêmes, un chef d’escadron de gendarmerie mobile fait l’objet d’une procédure disciplinaire. LCI et Le Monde ont obtenu une copie de ce discours dans lequel l’officier assimile des habitants de Guyane à des “singes hurleurs”. Ce dimanche Gérard Collomb a dénoncé "des propos inadmissibles et choquants" et rappelé "son attachement au strict respect des règles déontologiques et à l'exigence d'exemplarité" qui "doivent encadrer l'action des forces de sécurité dans l'accomplissement de leurs missions".


Pendant trois mois, de fin janvier à fin avril, plusieurs dizaines de gendarmes mobiles de l’escadron 25/1, basé à Maisons-Alfort (Val-de-Marne), étaient en mission à Saint-Laurent-du-Maroni, en Guyane, afin d’appuyer les gendarmes locaux. Le 21 avril, avant de quitter la collectivité d’outre-mer, leur chef, Cédric S., prononce un discours devant ses subordonnés et plusieurs officiels, civils ou militaires.

“Quelle faune exceptionnelle que tous ces singes hurleurs” Cédric S., chef d'escadron

Dans ce texte censé faire le bilan de sa mission, Cédric S. fait part de ses considérations sur “cette population… spéciale” qu’il a croisée en Guyane. “Quelle faune exceptionnelle que tous ces singes hurleurs lançant autant de jurons que de parpaings pour marquer leur territoire, ces petits caïmans trempant jour et nuit dans l’alcool et entourés de plantes euphorisantes, s’en prenant sans prévenir à des proies toujours crédules”, écrit-il, indiquant ensuite qu’il s’agit bien d’une “allégorie”. 


Il évoque également “des paresseux très nombreux dans la région, dont la réactivité et l’envie de travailler n’ont d’égal que les résultats qu’ils obtiennent”, ainsi qu’une référence à “monsieur et madame Groseille”, qui “n’ont pas manqué de nous demander de l’aide, comme toujours…” Référence au film “La vie est un long fleuve tranquille”, qui présente les Groseille comme une caricature de la famille modeste ?


Le discours a ensuite été publié dans “La Gazette du 25/1”, un journal destiné aux gendarmes de l’escadron. Cette gazette a été affichée plusieurs jours dans le cantonnement de l’escadron à Saint-Laurent-du-Maroni, avant d’être enlevée, puis envoyée par e-mail aux gendarmes mobiles. 

Plusieurs gendarmes, contactés par LCI et Le Monde, ont fait part de leur indignation quant à ce texte. “Dans un premier temps on s’est dit ‘Est-ce qu’on a bien compris ce qu’il a dit ?’”, témoigne Nicolas*, un des fonctionnaires présents pendant le discours de Cédric S. “On était interloqués. On voyait que certains gendarmes n’étaient pas choqués et d’autres si. On s’est dit à plusieurs que c’était grave, ce qu’il venait de dire.”


Le militaire poursuit : “On a vu que le discours était affiché dans le cantonnement, et là on s’est dit qu’il assumait pleinement. C’était clairement un discours raciste, il n’y a pas d'ambiguïté”.


Dans le cantonnement de Saint-Laurent-du-Maroni, “il y a tous les gendarmes de l’escadron, des gendarmes locaux, des familles de gendarmes, des civils qui viennent y travailler. Il y a aussi d’autres escadrons qui viennent”, indique Ludovic*, un autre militaire. Le discours était affiché aux yeux de tous.


“C'est inhabituel de la part d'un commandant d'unité. Faire une erreur aussi grossière, c'est surprenant”, estime Jean*, un autre membre de l’escadron. Également “choqué” par le discours, il considère que Cédric S. reste par ailleurs “un bon professionnel” et dit ne pas avoir entendu d’autres propos racistes de sa part en public.

Il représente la gendarmerie. Nous ne voulons pas être assimilés à ces propos là Un gendarme de l'escadron

“Qu'il y ait des racistes, on ne peut l'empêcher. Mais le dire en public, c'est plus grave, d'autant plus que c'est un gradé. Il représente la gendarmerie. Nous ne voulons pas être assimilés à ces propos-là”, conclut Jean.


Plusieurs gendarmes mobiles joints par LCI et Le Monde n’ont pas souhaité s’exprimer sur l’affaire. Certains estiment que le discours n’a “rien de choquant”, relève de l’humour et a été prononcé dans un cadre “privé”. “C’est un souvenir entre gendarmes, on se remémore quelques moments, c’est tout”, affirme Matthieu*, l’un des militaires. Plusieurs dizaines de personnes étaient pourtant présentes. Parmi elles, le sous-préfet Yves Dareau n’a pas répondu à nos sollicitations.


De l’avis de plusieurs membres de l’escadron, le texte incriminé a “créé un clivage” en interne.  

Le gendarme mis en cause plaide "la maladresse"

Cedric S., que nous avons contacté, n’a pas souhaité s’exprimer. Entendu par sa hiérarchie le 4 mai, l’officier diplômé de Saint-Cyr et promu chef d’escadron en décembre 2017 se défend de tout racisme et plaide la maladresse. Le service de communication de la gendarmerie a confirmé le même jour l’ouverture d’une procédure disciplinaire à son encontre et évoque “des propos intolérables”. Dimanche matin, Gérard Collomb a condamné des propos "inadmissibles et choquants."

“Le climat social est très tendu. Il y a beaucoup de jeunes qui ont peu de perspectives” Un responsable local

En Guyane, la controverse n’a pas, à ce jour, quitté le cercle des forces de l’ordre. Une source haut-placée de la gendarmerie guyanaise qualifie le discours de “déplacé mais pas raciste”, mais dit “craindre les conséquences pour la suite”. Du côté des élus locaux, on redoute également que la révélation de ce texte n’attise les tensions. 


“Le climat social est très tendu. Il y a beaucoup de jeunes qui ont peu de perspectives, et leurs rapports avec les gendarmes ne sont parfois pas faciles. On marche sur des oeufs”, indique un responsable local à Saint-Laurent-du-Maroni. En septembre 2016, une nuit d’émeutes urbaines avait fait plusieurs blessés parmi les gendarmes et la population, après l’arrestation d’un jeune homme, jugée trop brutale par certains.


Pour Jean, il est inévitable que la révélation du discours de son chef d’escadron crée un “mécontentement”. ”Si vous laissez passer des choses comme  ça, c'est compliqué de se regarder dans un miroir en se disant qu'on est intègre”.


Des responsables de la gendarmerie craignent également qu’une nouvelle polémique occulte d’autres problèmes qui touchent cette collectivité territoriale grande comme la région Nouvelle Aquitaine. La Guyane connaît en effet un taux de chômage deux fois supérieur à la moyenne nationale (23% en 2016) et le plus fort taux de délinquance et d’homicides volontaires de France, équivalent à celui du voisin brésilien.


Immigration clandestine - le département est peuplé à plus de 30% par des ressortissants étrangers -, situation sanitaire catastrophique, taux de pauvreté supérieur à 40%, orpaillage illégal... La Guyane connaît une crise profonde et a été paralysée par un mouvement social d’ampleur inédite en mars et avril 2017. Un plan d’urgence de 1,1 milliard d’euros a mis fin aux blocages, mais le montant est jugé insuffisant par de nombreux militants locaux.

* Les prénoms ont été modifiés

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