Interdire la pêche à Paris ? "Les pêcheurs sont les seuls à s'occuper de la protection des poissons"

Interdire la pêche à Paris ? "Les pêcheurs sont les seuls à s'occuper de la protection des poissons"

STREET FISHING - Alors que la conseillère de Paris Danielle Simonnet et une association de défense des animaux veulent faire interdire la pêche dans la capitale, LCI est allé à la rencontre de quelques pêcheurs de la Ville lumière. Forcément mécontents, ils dénoncent les amalgames et la désinformation portés selon eux par la proposition de l’élue du Parti de gauche.

La canne plie mais ne rompt pas. La nuit est tombée depuis une heure sur les rives de la Seine. Pêcheur citadin amateur, Thomas fait face à son adversaire favori : la carpe. À coup de lancers de pâte à base de semoule, de farines et de graines, l’amorce, le jeune homme de 26 ans a attiré le poisson, qui en raffole. Une aide précieuse. Mais la technique, aussi redoutable soit elle, n’empêche généralement pas la patience inhérente à la pêche. Sauf que cette-fois, coup de chance pour Thomas, le bouchon disparaît au bout de dix minutes à peine. La carpe a mordu à l’hameçon.

"C’est le moment le plus grisant de la pêche au bouchon", raconte cet habitant de l’ouest parisien qui teste les eaux du fleuve pour la première fois de l’année 2018. Son « spot », l’un de ses préférés, se trouve en face de la ville de Suresnes (Hauts-de-Seine), non loin du bois de Boulogne et du parc de Bagatelle. "Tu vois que ça frétille, que ça s’agite autour de l’appât, et, d’un coup, ça coule à pic. Le top départ. Après, ça peut durer un bon moment, ça devient presque mental." Casquette sur la tête, Thomas s’est muni d’une lampe frontale dont il ne se sert pas et de son matériel habituel réduit au strict nécessaire (canne, plombs, fil, hameçons, bouchons, appâts). La carpe est ferrée, le combat serré.

En vidéo

Le boom du "street fishing", la pêche urbaine

Comme le "carpiste" (pêcheur de carpe, ndlr), quelques Parisiens et certains de leurs voisins des départements de petite couronne (92-93-94) taquinent eux aussi régulièrement la faune aquatique - perches, gardons, brochets, sandres - de la Seine, de la Marne ou des canaux de la capitale. Leurs vidéos (voir ci-dessous) et photos font parfois le tour des réseaux sociaux. En seront-ils bientôt privés ? Rien n’est moins sûr. Et pour cause : la conseillère de Paris Danielle Simonnet, conjointement avec l’association de défense des droits des animaux Zoopolis, entend faire interdire la pratique de la pêche dite sportive ou de loisir sur le territoire de la Ville lumière. Au nom du bien-être animal et du "consensus scientifique établi sur la richesse émotionnelle, la complexité de la vie sociale et la capacité à ressentir la souffrance des poissons".

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"Les premières vigies du fleuve"

Des arguments que réfute en bloc l’Association agrée pour la pêche et la protection du milieu aquatique (AAPPMA) parisienne. Plus connue sous le nom d’Union des pêcheurs de Paris (UPP), celle-ci revendique plus de 600 adhérents. Elle gère les fleuves, les plans d’eau et leurs abords pour le compte de l’Etat des autorités locales. "L’interdiction de la pêche de loisir réduirait à néant cette force active que représentent les pêcheurs pour la préservation de nos cours d’eau », dénonce l’UPP dans un communiqué publié en réaction à l’annonce alors que le vœu visant à étendre l’interdiction qui concerne déjà la commercialisation et la consommation du fruit de la pêche parisienne doit être présenté en Conseil de Paris entre le mardi 20 et le jeudi 22 mars.

"Nous sommes les seuls à nous occuper de la protection des poissons", conteste Kévin, l’un des membres de l’association rencontrés par LCI sur les rives animées du bassin de la Villette, plan d’eau situé entre le canal Saint-Martin et celui de l’Ourcq où les pêcheurs parisiens se réunissent en été. S’il s’est "expatrié" en Essonne depuis plusieurs années, ce trentenaire aux cheveux longs de formation scientifique garde un oeil attentif sur les problématiques parisiennes. Il s’insurge contre "les fake news" de Danielle Simonnet quant à une éventuelle unanimité des chercheurs sur la souffrance des poissons. "C’est faux", s’exclame-t-il, évoquant un choix sélectif des porteurs de la mesure dans la littérature disponible sur la question. "La science ne prouve pas l’absence de souffrance mais il n’y a pas du tout de consensus. C’est de la désinformation", poursuit-il, se disant néanmoins prêt au débat en cas d’évolution des connaissances.

La pêche est un formidable vecteur de lien social- Olivier, membre de l’UPP

"Les pêcheurs ‘no-kill’, (le poisson pêché est remis à l'eau) ont développé une vraie éthique pour éviter le stress biotique des poissons et assurer un maximum de chances de survie lors de sa remise à l’eau", embraye Olivier, également membre de l’UPP. D’après les données de l’association, le taux de mortalité des prises relâchées serait ainsi autour de 10% (à l’opposé des 90% avancés par Zoopolis). "Nous sommes les premières vigies du fleuve et les garants de la biodiversité aquatique, mais aussi les uniques financeurs des mesures écologiques prises pour les cours d’eau." Sur la même longueur d’onde que Kévin, ce cadre du secteur audiovisuel d’une quarantaine d’années invoque aussi les bienfaits immatériels et éducatifs de la pêche. "C’est un formidable vecteur de lien social, en mixant les origines, les classes sociales et d’âge réunis par une passion commune au bord de l’eau", fait-il valoir, soulignant par ailleurs le "besoin des citadins de se reconnecter avec la nature".

Pétition contre pétition

Des aspects occultés selon lui par Zoopolis et Danielle Simonnet, qui préfèrent s’attaquer aux pêcheurs plutôt qu’à la pollution, principale cause de la souffrance des poissons à ses yeux. Vidéos, pétition et campagnes de pubs dans le métro (voir ci-dessous) à l'appui, la conseillère du XXe arrondissement a néanmoins su s'attirer des milliers de soutiens auprès des militants de la cause animale (15.000 signatures recueillies depuis le 1er mars), but pointé du doigt par les pêcheurs alors que se profilent prochainement les élections municipales. De là à voir sa proposition adoptée ? Difficile à imaginer en l'état, seuls les élus proches de la France Insoumise s’étant, pour l’instant, véritablement emparés de la question. À noter, d'ailleurs, que les pêcheurs de Paris se sont eux aussi mobilisés sur le web avec leur propre pétition qui a, elle, rassemblé 21.000 signatures depuis le 8 mars. 

Loin de ces débats sur internet ou dans les arcanes de l'hôtel de ville, sur les bords boulonnais de la Seine, Thomas semble proche du dénouement de son âpre bataille contre la carpe. Tournant le moulinet de toutes ses forces, il voit le poisson s'approcher. "Elle doit bien faire dans les trois ou quatre kilos", s'émerveille-t-il, tandis que l'animal commence à être visible à quelques mètres à peine. Mais, soudain, la ligne casse, le bouchon tirant l'hameçon remonte à la surface et la carpe s’en va. Cruelle désillusion… "C’est le risque du métier", relativise Thomas prêt à repartir au duel. "Ça payera un peu plus tard ou la prochaine fois." À la manière du jeune homme, tout en persévérance, les pêcheurs parisiens n’entendent eux non plus pas lâcher leur combat. Comme une canne qui plie mais ne rompt pas.

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