Irma, un an après : "La souffrance psychologique est encore très importante"

Irma, un an après : "La souffrance psychologique est encore très importante"

INTERVIEW - Il y a un an, l'ouragan Irma ravageait les Antilles. Désormais, certaines îles comme Saint-Martin sont en pleine reconstruction. Mais si l'île se relèvent peu à peu, ses habitants peinent à se reconstruire psychologiquement après le traumatisme provoqué par l'ouragan. Le professeur Jehel, référent de la cellule d'urgence medico-psychologique des Antilles, dresse un constat alarmant des ressources médicales psychologiques sur l'île.

Ce sont des paysages dévastés, sur un lagon turquoise. Des toitures au sol, des voitures délaissées après s'être envolées, ces habitations dont il ne reste que les fondations. Ils sont les témoins de la violence des vents de l'ouragan Irma qui ont balayé les Antilles françaises, en septembre 2017. Le bilan est lourd : 11 morts. Ce souvenir est encore très présent, chez Pierre, fonctionnaire à la retraite. Il se remémore souvent cette nuit d'angoisse, ces trop longues heures à attendre que le vent et la pluie cessent, depuis la maison, plus solide que la sienne, d'un ami chez qui il avait trouvé refuge. Il se souvient du chien, caché dans l'armoire. Et de ce bruit, sourd, qui n'en finissait plus. Puis plus rien, le silence est revenu.


Dehors, c'est le chaos. Il ne reste rien ou très peu de choses. Les longues semaines qui ont suivi ont été dures, interminables : la douche quotidienne avec une bouteille d'eau durant deux mois et les physiques amaigries par le manque de nourriture laissent encore des traces, un an après... Des images qui reviennent sans cesse, des histoires de pillages, des maisons délaissées, des animaux qui errent dans les rues... 


Si Irma a laissé un paysage dévasté derrière lui qui se reconstruit peu à peu, il laisse aussi une population en souffrance psychologique. Une souffrance accentuée par la reconstruction jugée trop lente de l'île, par l'économie qui peine à redémarrer, par un futur encore trop indécis. 


Etat des lieux de la situation avec le professeur Louis Jehel, Chef de service psychiatrique au Centre hospitalier universitaire de Martinique et référent au sein de la cellule d'urgence médico-psychologique (Cump) de la zone Antilles. 

Juste après le passage de l’ouragan, dans quel état avez vous avez trouvé les habitants ?

Très traumatisés, en choc psychologique caractérisé, sidérés. Il y a eu une réaction de choc importante par la durée, la violence et beaucoup étaient très affectés par les premiers jours : un sentiment d'insécurité, des comportements violents, agressifs... 


Un an après, comment est la population, sur place ? 

Les dégâts matériels ont été colossaux. On a déploré 11 morts pour 35 .000 habitants. C'est un bilan lourd mais cela aurait pu être pire. Cela veut aussi dire que les gens ont réussi à se protéger, et cela est remarquable. Nous ne sommes plus dans l'urgence mais sur un processus reconstruction, sociale et psychologique, désormais. Les blessures sont très visibles. La population manifeste une grande inquiétude pour son futur, elle est plus fragile. L'économie est dégradée par des pertes de recettes majeures dans le secteur qui fait vivre l'île, celui du tourisme notamment. Cette situation affecte sur le plan psychologique. Des entreprises ont quitté le territoire, des personnes se retrouvent sans emploi... On assiste encore à une souffrance psychologique très importante. Elle se traduit parfois par des choc post-traumatiques dont les symptômes sont les réminiscences de ce qu'il s'est passé, des flashbacks de l'événement... 


Lors de conférences que nous avons organisées, certains habitants disaient que "la seule façon de supporter de vivre à Saint-Martin c’est de marcher en baissant les yeux… en regardant par terre". Les paysages abîmés ont accentué cette blessure traumatique. La vision de cette île dévastée agit sur la psychologie des personnes sur place. Un travail colossal a été effectué, néanmoins mais les blessures demeurent encore très présentes. Tout témoigne de la violence d’Irma, sur place et cela réactive l’événement traumatique. Une année n’a pas suffit pour remettre en état le territoire vu l’ampleur de la catastrophe.

Des secouristes avaient été envoyés après le passage de l’Ouragan pour prendre en charge psychologiquement les sinistrés ? On en est où de cette prise en charge, un an après ? 

Ces cellules sont parties en novembre. On a pu depuis développer des actions mais nous faisons toujours face à une situation difficile, celle d’une population pas préparée à l’événement et dont la priorité n'est pas forcément la santé psychologique. La priorité est économique, il leur faut avoir un toit sur la tête. 


Comment cela se traduit-il ? 

Il y a une vraie vigilance sur une irritabilité importante des populations. Il y a des gens qui s‘engagent et d’autres qui sont irritables et ont peur. Ils sont inquiets. C'est très éprouvant pour des parents de s'interroger sur la capacité à mettre les enfants en sécurité et ils ont vécu cela. Ce doute n’est pas réglé surtout qu'il y a une inquiétude d'un nouveau risque de catastrophe climatique. 


Combien de personnes ont été ou sont encore traumatisées par le passage d’Irma ? 

C’est difficile d’avoir un chiffre exact mais on sait que 10 à 15% de la population va présenter des troubles en rapport avec un tel événement (Saint-Martin compte 35.000 habitants, ndlr). Ces personnes sont affectées psychologiquement. Elles reconnaissent avoir un traumatisme mais tous ne vont pas le développer. Certains sont plus résilients que d’autres il nous faut aider la population à ne pas entrer dans la dépression. 

Des adolescents évacués ne veulent pas retourner à Saint-Martin, leur monde s'est effondréLouis Jehel

Comment expliquer qu’après avoir vécu un tel traumatisme, les personnes choisissent de rester malgré le risque que cela se reproduise ? 

Probablement par l'attachement au territoire des habitants de l’île. Soit des personnes qui sont venues et ont choisi d'y rester, ou bien par d'autres qui y ont investi des capitaux. Mais cela pose parfois des difficultés à certaines familles. Des adolescents évacués ne veulent pas retourner à Saint-Martin, leur monde s'est effondré. Mais les parents y ont leur activité professionnelle. On sait qu'il y a eu des demandes de mutations importantes, mais on ne peut pas chiffrer ce phénomène. 


Quels sont les dispositifs, sur place ? Sont-ils suffisants ?

Il y a des ressources à l'hôpital mais il est saturé. Il y a un accueil psychologique, des personnels ont développé des compétences mais il faut que l'on travaille ensemble pour consolider ce travail. Nous avons mis en place deux lignes téléphoniques pour la population et les professionnels de santé. 


Nous travaillons à la mise en place d'un service de télémédecine, également. Mais il n’y a pas suffisamment de monde pour traiter les patients. La moitié des médecins libéraux ont quitté l'île. Ceux qui restent sont débordés mais ne veulent pas partir. Il y a un réel besoin de psychiatres, de psychologues. L’investissement des équipes sur place est très lourd et il manque du personnel. En réalité, il est très difficile de trouver des thérapeutes qui veulent s'engager dans la durée, sur ce territoire. Il faut comprendre le terrain et il y a un manque de logements. On a besoin de compétences pluridisciplinaires. 

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