"J'ai mis 6 mois avant de me regarder nue dans un miroir" : ces femmes ont décidé de briser le tabou de la grossesse et de la dépression post-partum

SOCIÉTÉ

TÉMOIGNAGES - Aux Etats-Unis, une jeune maman a posté sur Instagram une photo de son ventre déformé par la grossesse et l'accouchement pour en montrer les séquelles, pas assez évoquées selon elle. Nous vous avons lancé un appel, sur Facebook. Avez-vous souffert d'une dépression ? Trouvez-vous que le sujet est tabou ? Vous nous avez raconté.

Impressionnant. Ce sont des milliers de réponses que nous avons reçues cette semaine à la suite de notre appel à témoignage sur les séquelles que peuvent laisser pour une femme la grossesse et l’accouchement. Preuve que le sujet interpelle : le message laissé par une maman américaine sur Instagram  a suscité aussi de nombreuses réactions. Car une naissance, c’est un bouleversement, cela fait tout trembler… et  peut détruire, tout balayer. Le corps, la tête, les relations de couple. Avoir un enfant, donner la vie, c’est beau, c’est un accomplissement. Mais c’est dur. Pendant et après. Et ça, c'est souvent peu dit.

Il y a, d’abord, cet accouchement, qui peut être douloureux, un déclenchement qui se passe mal, des complications, une péridurale, une  césarienne, de grands coups de morphine. Il y a, aussi, l’après. Une fois rentrée chez soi, avec ce bébé et ce corps déformé. Face à cette situation, certaines, comme Malika, ont choisi de ne voir que le positif. "On n’est pas dans un film ! La vraie vie, c'est le corps qui change avec le poids, qui prend un coup de vieux, les vergetures pour certaines. Soyons reconnaissantes de profiter de nos enfants." Catherine, deux enfants, dit pareil. "C’est tellement merveilleux  de donner la vie et d’être aimée par ses enfants… que le reste n’a aucune importance !"  Ou encore Sandy, trois enfants, dont "le ventre a morflé". Ca la gêne, ça la complexe, mais "ma fille est en pleine forme et mon homme m’aime comme je suis, alors je fais avec." 

Merde, rendez-moi mon corps d'avant !- Agnéta, maman d'un petit garçon de 15 mois

Faire avec. Sans doute. Pas le choix, en fait. Pourtant la souffrance est là, bien réelle. Mais tellement dure à évoquer. Parler de ces pleurs, de ce corps qu’on n’aime plus, de cette crainte de se regarder, de parfois s’enfoncer. Comme Sabrina, 24 ans, pas vraiment prête à être mère, qui découvre qu’elle attend des jumeaux et voit son corps se déformer à toute allure. Résultat : une dépression post-partum. Ou Morgane, hospitalisée pendant un an, parce qu’elle a "sombré dès le jour de la naissance" de son fils.

Agnéta, mère d’un petit garçon de 15 mois, n’a pas été loin de "péter les plombs". "En moins de deux ans, votre corps se transforme énormément et surtout à une vitesse folle, ne laissant pas le temps au cerveau d'assimiler tout ça !", raconte-t-elle.  "Votre intimité est mise à l'épreuve pendant des mois ! On en parle des suites d'accouchement, les complications et tout le tralala ?". Il lui a fallu trois mois pour se caler, trouver sa place de maman, celle de son compagnon. "Les nuits courtes, les complexes de notre corps meurtri, tout cela peut prendre une trop grande place au sein du couple." Elle assume aujourd’hui "à peu près" le changement physique. Mais le cri sort du coeur : "Merde quand même, rendez-moi mon corps d'avant ! Qu'est-ce que j'ai pu pleurer en regardant ce nouveau corps, j'ai dû mettre 6 mois avant de me regarder nue dans un miroir. C'est quelque chose dont on ne parle pas et qui est pourtant très important."

Au moment où je me suis montrée devant mon homme, j'ai fondu en larmes..- Jennifer, 22 ans

C’est même, pour beaucoup, complètement tabou. "Même entre amies, on sent une énorme retenue", dit Agnéta. Tabou, car il parait futile, égoïste, de penser à soi : un bébé, c’est tellement magique ! "On a l’impression, en écoutant certains, qu’on peut devenir des gros thons, mais tant que le bébé va bien, c'est cool", commente ainsi Sandy, qui a accouché il y a trois mois. "Alors oui, on est une maman, mais on est aussi une épouse et une femme. Perso, je suis une maman épanouie mais une femme dépourvue de féminité à présent. Je me sens flasque et dégueu. Pourtant ma fille, je l’ai voulue plus que tout et je l'aime infiniment."

Clarisse, 24 ans, a un fils de 2 ans, Jayden. Avant d’être enceinte, elle était mannequin. Mince, jolie, ventre plat. Avec la grossesse, sont venues les vergetures, le poids. "Je n’arrivais pas à me supporter. Et pire, j'ai dû avoir mon fils par césarienne : cicatrice ! Je détestais totalement ce corps que j'avais tant aimé."  Le papa du bébé l'a abandonné à 6 mois de grossesse. Sa faute, pense-t-elle. "Je pense que c'était par ce que je n'étais plus ‘belle’", raconte Clarisse. "La dépression était mon compagnon. Je crois même que j’ai détesté mon fils, surtout quand il pleurait ! Selon moi, il avait gâché ma vie." Avec le temps, elle essaie de s’accepter. Mais c’est dur. "J'ai du mal à aller à la plage, m'habiller devant des copines. Un autre homme dans ma vie ? Non, merci !"

 "On vit avec notre corps", explique Alisée. "C'est avec lui aussi qu'on a trouvé l'amour et nous a permis de donner la vie !" Alors forcément, quand ce corps se transforme, c’est un traumatisme. Une peur. "Peur que l'autre ne nous aime plus, se lasse, ne nous trouve plus belle." Jennifer, 22 ans, en couple depuis 7 ans, qui a accouché il y a 8 mois d’"un petit garçon merveilleux", n’arrive pas à se regarder dans le miroir. "Ma poitrine tombe, mon ventre est couvert de vergetures et tombe", dit-elle. Un soir, elle achète une nuisette pour faire plaisir à son ami. "Au moment où je me suis montrée devant mon homme, j'ai fondu en larmes..."

J'ai peur qu'il me trompe pour une fille ayant un sublime corps- Perle

Mais ces souffrances ne s’évoquent pas. Cela ne se fait pas. "Oui, c’est tabou, sous prétexte que la maternité est la plus belle chose qui puisse arriver à une femme", dit Virginie. "Il faut être heureuse et se taire, accepter. Cela ne devrait pas être comme ça." Elle, le dit sans fard : "A 29 ans, avec un ventre atroce couvert de vergetures, une hernie ombilicale, un diastasis énorme qui me gêne et me fait souffrir, je ne peux plus m'habiller. C’est comme si j'étais restée enceinte de 5 mois pendant 6 ans."  Nathalie, "trois beaux enfants", avoue qu’elle "ne s’autorise pas à y penser". "Bien sûr ma vie de femme en pâtit.  Plus de maillot de bain deux pièces. Je ne me montre plus nue en plein jour devant mon mari. J'utilise des collants gainants car ma peau est flasque. Les seins, c’est correct mais pas fabuleux." Forcément, le cœur se serre devant ces photos de ces célébrités bien balancées. "Cela me conforte dans le fait que je sois  immonde... Je ne me supporte pas.  Alors je vis pour les autres. Comme ça, je ne m'arrête plus sur moi. Mais que ça doit être bien et bon de se plaire !"

Perle aussi, très abimée au niveau du ventre après sa grossesse, le cache avec des pantalons tailles hautes, n’ose pas se mettre en maillot, s’interdit de profiter des bébés nageurs avec son second enfant. Elle a perdu toute confiance en elle. A l’époque, le père de sa fille est parti. Depuis 5 ans, elle a rencontré un homme "qui arrive à me trouver attirante", mais elle a du mal. Du mal à s’épanouir dans sa vie sexuelle, la peur de le "dégoûter par mon apparence". "Ceci entraîne une jalousie maladive", constate-t-elle. "Je fais vivre l'enfer à mon homme. J'ai peur qu'il me trompe pour une fille ayant un sublime corps, ce que je n'aurai jamais plus." 

Messieurs les conjoints, vos mots sont importants pour les femmes que vous aimez- Mig-Mig, sur Facebook

Comme un deuil à faire, mais dont on a honte de parler. "Je me suis sentie seule et incomprise", dit Florence, maman de trois enfants. C’est après la naissance du 3e qu’elle a plongé. "Cela m’a traumatisé, je n’exagère pas. Je n’aurai jamais soupçonné traverser ce long couloir de douleur…Je culpabilisais énormément de ressentir tout ça. J’aimais éperdument mon enfant. Mais je lui en voulais presque d’avoir autant chamboulé ma vie. Difficile pour une maman." Et l’entourage ne comprend pas. "L’incompréhension s’installe, le silence même, on évite de venir vous voir. A ce moment-là j’aurais eu besoin d’un peu compréhension, d’empathie, de soutien, surtout pas de jugements." 

Pourtant, il faudrait parler justement. Pour savoir, se préparer. "On ne nous prévient pas", crie Sandrine. "On ne nous prévient pas que notre ventre va devenir tellement énorme que notre peau sera toute distendue. On ne nous prévient  pas que dans notre tête tout devient danger, qu’on s'angoisse de tout, qu’une grossesse vous change complétement, qu’on perd une partie de son identité, qu’on devient un zombie garde-manger… Et vous devez être parfaite au regard des autres, on vous juge sans cesse !" 

Et les hommes dans tout ça ? Sur la page Facebook de LCI, ils sont rares. Mais quelques-uns se manifestent. Comme Mig-Mig, "surpris et agacé par les mots agressifs et accusateurs" adressés à ces femmes en souffrance. "Comme si c'était le signe d'être une mauvaise mère", s'étonne-t-il. "Au final, elles n'aiment pas leur corps et se sentent en outre coupables d'y accorder de l'importance." Alors, il lance un appel : "Messieurs les conjoints, maris, pères, vos mots sont importants pour les femmes que vous aimez. Vous êtes leur miroir. Existez ! Parlez !"

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