"Je suis phobique administrative et ça n'a rien de drôle" : le témoignage de Véronique

SOCIÉTÉ
DirectLCI
MALADIE - Alors que le procès pour fraude fiscale de l’ancien secrétaire d’Etat Thomas Thévenoud s'ouvre ce mercredi 19 avril devant le tribunal correctionnel de Paris, nous avons voulu savoir si le syndrome, dont il disait souffrir à l'époque, existe vraiment. Et nous avons rencontré Véronique*. Elle nous raconte son chemin de croix.

Véronique, 48 ans, est cadre supérieure dans le domaine du marketing et du Business Dévelopment. Un job en or, un bon salaire et pourtant... Véronique est atteinte d'un mal insidieux : le refus de s'occuper de toutes les démarches administratives, appelé par certains "phobie administrative" ou encore "syndrome Thévenoud", du nom de l'éphémére secrétaire d'Etat au Commerce extérieur, qui avait révélé en souffrir, après avoir été épinglé en 2014 pour des retards de paiement au fisc. Il comparaîtra pour fraude fiscale ce mercredi 19 avril devant le tribunal correctionnel de Paris. Ses déclarations avait été longuement raillées à l'époque.

Mais Véronique, elle, ça ne la fait pas rire : "Je crois que tout a commencé lorsque j'étais en école de commerce", nous raconte-t-elle. "J'étais continuellement à découvert, et un jour ma mère, excédée, a décidé d'appeler le banquier pour que je sois interdit bancaire". "Je me suis sentie tellement humiliée que j'en ai développé une aversion pour tout ce qui touche à l'argent", poursuit-elle.

La boîte aux lettres, ennemi numéro 1

"Petit à petit, je suis de moins en moins allée chercher mon courrier", avoue-t-elle. "J'attendais toujours la dernière limite pour payer mes factures. Même chose pour les impôts. A chaque fois que la date approchait, j'avais beaucoup de pensées négatives. Quant aux PV, j'ai négocié plus d'une fois auprès de la préfecture pour ne pas me retrouver à régler des sommes astronomiques, du fait de mes retards". 


Et puis le mal a empiré. Véronique s'est ainsi retrouvée dans l'impossibilité d'ouvrir sa boîte aux lettres. "J'avais mis en place des stratégies d'évitement. Mais ça ne m'empêchait pas de vivre puisque j'avais décidé d'ignorer cette boîte de Pandore. Heureusement, je ne me suis jamais mise en danger, mais il fallait que je trouve un remède". 


D'autant que la "phobie administrative" ne surgit pas uniquement lorsqu'il faut payer des factures. "Un jour, ma fille a perdu tous ses papiers d'identité", explique la jeune femme. "Il fallait tout refaire et je me suis retrouvée dans l'impossibilité de m'en occuper. Toute démarche me semblait insurmontable". 

"Du laxisme par dépit"

Lassée par ces tourments permanents, Véronique a donc fini par se tourner vers une assistante administrative à domicile, un service qui entre dans le cadre légal des services à la personne (formules à la carte ou forfait de quelques heures : comptez 39 euros de l'heure). Elle a rencontré Estelle Guillerm, responsable de FamilyZen, qui connaît bien ces problèmes d'anxiété vis-à-vis de l'administration. "Cela représente à peu près un tiers de notre clientèle", explique-t-elle. "Certaines personnes, avant de nous rencontrer, n'avaient pas ouvert une enveloppe depuis plusieurs années". 


A l'origine de cette angoisse, un choc douloureux ou un traumatisme survenus dans le passé : "Cela peut-être lié à un licenciement, au décès d'une personne proche ou encore après un divorce. Ces personnes ont dû remplir beaucoup de papiers et ont fini par faire un blocage. C'est ce que j'appelle du laxisme par dépit, à l'inverse de la procrastination qui est plutôt du laxisme par flemme", analyse-t-elle. 


"J'ai eu des clients qui ne pouvaient plus toucher un document. Certains vont même jusqu'à pleurer quand ils nous voient classer leurs papiers. D'autres sont pris de maux de ventre ou de nausées quand ils passent devant leurs boîtes aux lettres. D'autres encore ont des insomnies quand approche la période des impôts", raconte-t-elle.

En vidéo

Affaire Thévenoud : "La phobie administrative n’existe pas"

La phobie administrative n'est pas une maladie répertoriéePr Antoine Pelissolo, psychiatre

Pour autant, "la phobie administrative n'est pas une maladie répertoriée, comme peut l'être, par exemple, l'agoraphobie (peur des lieux publics)", précise à LCI le Pr Antoine Pelissolo, psychiatre, chef de service à l'hôpital Henri Mondor à Créteil, en région parisienne. "Cependant, des personnes souffrant d'anxiété intense ou de troubles obsessionnels compulsifs (TOC) peuvent éprouver beaucoup de mal à remplir certaines obligations administratives", explique-t-il.


"Lorsque l'on souffre d'un TOC, on a souvent besoin d'évacuer son angoisse en accomplissant des rituels ou des actions répétitives mais parfois on peut aussi être amené à repousser indéfiniment une action, par peur de ne pas en avoir la maîtrise", précise-t-il. Un phénomène rare ? "Vraisemblablement, même si aucune statistique n'existe sur le sujet", indique le psychiatre.


Une chose est sûre, pour Estelle Guillerm "l'affaire Thévenoud a mis des mots sur des maux. On sait maintenant que ça existe", lance-t-elle. Même si pour cette "spécialiste des phobies administratives", il est difficile d'imaginer qu'un ministre puisse être dans le déni à ce point. "Il a le pouvoir de déléguer, de se faire aider. Dans la vraie vie, c'est une autre paire de manche !"

* Pour préserver son anonymat, nous avons modifié son prénom.

Sur le même sujet

Plus d'articles

Lire et commenter