"Jungle" de Calais : un an après le démantèlement, moins de migrants mais des tensions exacerbées

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REPORTAGE - Un après le démantèlement de la "jungle", le 24 octobre 2016, on décompte aujourd'hui entre 500 et 1000 migrants à Calais. Mais si la pression migratoire semble avoir diminué dans la région, les tensions, elles, se sont intensifiées. Nous avons pu le constater sur place.

19h30, boulevard des Justes à Calais. L'association Utopia 56 effectue sa distribution quotidienne sur le rond-point de l'hôpital du Virval. A l'arrière d'une large fourgonnette blanche, trois bénévoles s'activent pour servir la nourriture à la cinquantaine de migrants érythréens présents ce soir-là. Au menu : pain et riz au curry. C'est aussi l'occasion pour ces hommes et ces (quelques) femmes de recharger leur téléphone - un groupe électrogène est mis à disposition -, demander conseil pour des démarches administratives, récupérer des produits de premières nécessité (brosse à dent, savon...) ou encore se voir prodiguer des soins médicaux.


Un an après le démantèlement de la "jungle", le 24 octobre 2016, quand l'Etat avait transféré en quelques jours 7400 personnes vers des CAO (Centre d'accueil et d'orientation) installés un peu partout dans l'Hexagone, entre 550 et 1000 migrants vivent toujours dans cette ville portuaire, aux portes de l'Angleterre, dans des conditions très précaires. Un constat largement partagé par les associations sur place. Stéphane Duval, directeur du secteur asile à La Vie active, déplore ainsi que le démantèlement ait sonné le glas des hébergements d'urgence" dans le Calaisis. 

Urgence sanitaire

Car si tout le monde ou presque s'accorde à dire qu'il fallait en finir avec la "jungle", les ONG dépeignent aujourd'hui "une situation humanitaire particulièrement catastrophique". Depuis novembre 2016, épaulées par un rapport du Défenseur des droits publié en juin et un autre de l'Onu en octobre, elles pointent du doigt les conditions de vie des migrants et la pression des quelque 1130 policiers et gendarmes déployés dans le secteur. 


Ces derniers mois, les associations ont notamment dénoncé la précarité sanitaire liée aux résistances de l'Etat à installer points d'eau et douches. "Du jamais vu à Calais", dénonce Brice Benazzouz de Médecins Sans Frontières. Résultat : des cas de gale ou de varicelle ont été constatés. Après une décision de justice, l'Etat a finalement été contraint d'installer des douches et des sanitaires, mais "en périphérie de la ville pour éviter les points de fixation". "On va chercher les migrants en car pour les emmener et on les ramène ensuite", nous explique Stéphane Duval de La Vie active, l'association chargée de gérer ce dispositif.

"Les policiers nous volent nos couvertures la nuit, ils nous frappent parfois"Nardar, réfugié afghan

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Calais : les migrants sont revenus

Et pour éviter les points de fixation justement, les forces de l'ordre veillent au grain. Alors que la cinquantaine de migrants dîne sur le petit-rond-point de l'hôpital, un véhicule de police s'arrête sur le bas-côté. Munis de lampe de poche - il fait pourtant encore jour ce jeudi 19 octobre -, deux policiers nationaux braquent leur lumière sur les migrants et les bénévoles. Ils resteront deux minutes avant de repartir, sans dire un mot. "Ce sont des méthodes d'intimidation, nous glisse un bénévole. Ils sont juste venus montrer qu'ils sont là et qu'ils ont le pouvoir. Et encore là, ça va. Avant ils empêchaient carrément la distribution de nourriture. Ils poussaient tout le monde, se montraient hyper violents et agressifs".


Nardar, cheveux emmitouflés dans un large turban blanc et regard tendre, a connu la "jungle". "Tout a changé depuis, confie cet Afghan de 23 ans dans un anglais presque parfait. Aujourd'hui, on dort tous les soirs dehors, les policiers nous volent nos couvertures la nuit, ils nous frappent parfois". Un témoignage qui en dit long sur les tensions grandissantes entre migrants et forces de l'ordre, comme nous avons d'ailleurs pu le constater lors d'une maraude de nuit avec deux bénévoles d'Utopia 56. Car c'est une fois la nuit tombée que l'on constate les plus graves dérives, selon le rapport du Défenseur des droits : confiscation des couvertures et des sacs de couchage, gazage des migrants, de leur nourriture et même de l'eau. 

"Ils foutent le bordel"Un policier

Il est environ minuit quand une bénévole reçoit ainsi un appel d'un migrant qui dit avoir été frappé par un policier à côté d'une station-essence très fréquentée des chauffeurs routiers. Lorsque l'on arrive sur place, plusieurs camions de CRS sont déjà positionnés aux alentours. Trois fonctionnaires sont en train de courser un groupe de migrants sur un rond-point à proximité, bombes lacrymogènes à la main. 


Ce jeu du chat et de la souris se reproduira à au moins deux reprises dans la nuit. Au total, au moins un migrant est gazé par les forces de l'ordre. "Ils foutent le bordel sur la rocade et font des barrages pour bloquer la circulation", se justifiera l'un de ces policiers un peu plus tard, affirmant qu'un migrant "s'est fait mal au tibia dans sa course". Ce dernier, lui, affirme avoir été frappé à coups de matraque.


Interrogé au sujet de ces présumées violences policières, le préfet du Pas-de-Calais Fabien Sudry balaie les accusations. "C'est faux", nous répond-t-il simplement, renvoyant à un rapport de l'IGPN (ndlr : Inspection générale de la police nationale, "la police des polices") à ce sujet et dont les conclusions devraient bientôt être rendues. Concernant les confiscations des couvertures et des tentes, il confirme que "les forces de police assurent le démantèlement des occupations sur des terrains privés", sans répondre sur les conditions dans lesquelles sont réalisées ces opérations. Et de conclure : "Des consignes sont données aux forces de l'ordre pour travailler dans le respect des règles déontologiques". 

Une plus grande méfiance

S'il fallait une autre preuve des tensions grandissantes, la frilosité des exilés à parler en est une. "No journalist, no journalist.." nous répond-t-on quasi-systématiquement. Les stigmates de l'an dernier, où 700 reporters avaient braqué leurs caméras sur les vies de ces hommes et de ces femmes, y sont probablement pour quelque chose. 


Autant de facteurs qui rendent en tout cas la vie des migrants à Calais bien plus difficile qu'il y a un an. "L'histoire se répète, mais en pire", constate François Guennoc, de l'Auberge des migrants. "Le harcèlement continu des autorités envers les migrants entraîne des traumatismes, des situations de stress, qui conduisent notamment à des conduites à risque, dont l'alcoolémie sur la voie publique". 

Des rixes et des nuisances en hausse ?

Des faits dénoncés par les riverains et la maire de Calais. "Elles - les populations migrantes - boivent beaucoup, au litre, de la vodka, et provoquent plus de rixes", a dénoncé Natacha Bouchart dans une conférence de presse il y a quelques jours. De son côté, Sandrine a déménagé à Calais il y a trois mois. Mais elle a déjà constaté des "nuisances" liées à la présence de migrants qui "traînent dans la ville". "Qu'on les renvoie dans leur pays", lance cette aide-soignante de 51 ans. Il n'y a déjà pas de travail pour les Français, alors ne nous mettons pas en quatre pour eux". Fabrice est plus modéré. Si ce chomeur de 56 ans constate une progression des troubles à l'ordre public depuis un an, il assure que "c'est mieux qu'avant". Il reste toutefois vivement opposé à la création d'une structure d'accueil à Calais : "Ca ferait venir encore plus de migrants !"


Des propos qui ne font qu'accroitre les tensions entre autorités, riverains et migrants. "Les autorités locales et nationales ont tellement agité une rhétorique avec un discours de peur qu'on constate une population bien moins encline à l'accueil qu'avant", regrette François Guennoc.

La préfecture du Pas-de-Calais se réjouit de "l'amélioration de la situation"

De son côté, la préfecture du Pas-de-Calais se réjouit de "l'amélioration de la situation" à Calais, notant un "début de reprise économique" et estimant que "l'Etat a tiré les leçons de l'expérience du campement de la Lande (ndlr : le nom utilisé par les autorités pour désigner l'ancienne "jungle"). "Les tentatives d'intrusion dans les poids-lourds ont été divisées par trois, tout comme celles dans la zone portuaire, détaille le préfet à LCI. Quant aux blocages sur la rocade portuaire et l'autoroute A16, ils ont nettement baissé depuis l'an dernier".


En réponse aux inquiétudes des associations, Fabien Sudry insiste sur le fait que des mises à l'abri sont proposées à la population migrante via les centres d'accueil et d'examen des situation (CAES) qui ont récemment ouvert dans le Pas-de-Calais. "Tous les migrants de Calais qui souhaitent être mis à l'abri dans des conditions d'accueil correct et dignes le peuvent" insiste-t-il. Mais il n'y aura aucun centre à Calais même. Recréer un campement serait un constat d'échec". 

On craint que des migrants meurent de froid si la situation ne change pas rapidementFrançois Guennoc, président de l'Auberge des Migrants

Des propositions jugées inefficaces par François Guennoc. "Les migrants savent que s'ils vont dans ces CAES, ils seront renvoyés chez eux ou vers les pays où ils ont été dublinés - c'est à dire vers le pays européen où leurs empreintes ont été prises pour la première fois -, alors que la majorité d'entre eux veut partir en Angleterre". Selon une enquête de l'Auberge des Migrants menée en septembre dernier, plus de neuf migrants sur dix (92,5%) à Calais souhaitent en effet demander l'asile outre-Manche.


François Guennoc redoute désormais l'arrivée de l'hiver et tire la sonnette d'alarme : "On craint que des migrants meurent de froid si la situation ne change pas rapidement."

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