"L'esprit colonial, un esprit à la cool" : les gérants d'un bar lyonnais se défendent de faire l'apologie du colonialisme

"L'esprit colonial, un esprit à la cool" : les gérants d'un bar lyonnais se défendent de faire l'apologie du colonialisme
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BAD BUZZ - Visiblement, il s’agissait plutôt d’une énorme maladresse. Mais les deux gérants d’un bar appelé la Première plantation, située à Lyon, ont été vivement critiqués, accusées de faire l’apologie de l’esclavagisme, après des propos sur "l’esprit colonial".

L’histoire avait pourtant bien commencé. Ouverture d’un bar à cocktails, tourné vers le rhum, dans un quartier branché de Lyon. Une déco de bois brut, un esprit récup’, des supers cocktails. C’est d’ailleurs ce qui était mis en avant dans les magazines liftstyle qui ont parlé de la Première plantation à son ouverture. "La Première plantation, le bar à cocktail qui va te faire voyager très loin", titrait ainsi Le Bonbon. Carrément emballé : "Dans une déco réussie et envoûtante chargée de plantes et arbres exotiques du sol au plafond, La Première Plantation (LPP) est avant tout un bonheur pour les yeux", raconte le journaliste. Qui loue la "déco de folie", la "carte de cocktails rare", et n'hésite pas : "La Première Plantation, c'est un petit morceau de Bahamas où les cocktails sont encore meilleurs." Le Progrès, quotidien local, est plus mesuré mais lui aussi bien conquis : "Un lieu décontracté à l’ambiance tropicale où l’on déguste des cocktails maison d’après des recettes originales à base d’ingrédients rares".


Mais c’est un article paru ce mardi dans un guide de sorties locales, Le Petit bulletin, qui a déclenché la tornade. Intitulé "La Première Plantation ou l’art de se planter", la journaliste y raconte l’échange qu’elle a eu avec les jeunes gérants. Echange qui depuis a fait le tour du web. "Mon nom, La Première Plantation, est une référence aux plantations de canne à sucre (le rhum en est issu) dans les colonies françaises. Je cherche à retranscrire l’esprit colonial, un esprit à la cool, une époque où l’on savait recevoir", rapporte la journaliste dans son article.

Elle raconte encore, pas sûre d’avoir bien entendue, avoir demandé : "C’était cool, la colonisation ?" Ce à quoi les gérants ont répondu : "Dans l’esprit, oui, carrément, ça représente une période sympathique, il y avait du travail à cette époque accueillante." Elle s'est indignée : "Et la partie esclaves, là-dedans ?" Référence à la traite des Noirs dans les Antilles à laquelle le gérant répond benoîtement : "Ah, on a mis quelques photos dans les toilettes."

Réactions en chaîne

Forcément, les propos ont fait le tour du web. Sur la base de cet article, sont tombées des centaines de réactions outrées, dénonçant une "audace crasse", une "apologie de l’esclavagisme", une "horreur déprimante". La page Facebook du lieu, qui a dû fermer depuis, a reçu un torrent d’insultes ou de commentaire négatifs. Des collectifs se sont aussi emparés de l’histoire, y voyant "une nouvelle manière de décomplexer la #négrophobie tout en faisant autrement l'apologie de la colonisation et de l'esclavage-négrier-occidentalo-chrétien".  Le collectif Des Racinés a lancé une pétition, demandant la fermeture du lieu. "En faisant de cette histoire leur fond de commerce, les gérants ont décidé d’exploiter ce qui pourrait au mieux être qualifié de négationnisme et, plus raisonnablement, d’apologie de crime contre l’humanité", estime-il.  Ont aussi fleuri des appels à la violence contre les deux gérants.


Devant la tempête, d’autres tentent de raison garder. Et de tenter de discerner le vrai du faux. Comme Romain Blachier, élu local, qui a décidé de se "faire son idée par moi-même".  Après entrevue, il penche pour l’ignorance des deux patrons, il est vrai, particulièrement malheureuse lorsqu'on se lance dans une affaire comme celle-là. "Ils m'ont confirmé être opposés au colonialisme, condamner tout racisme et ont sans doute été un peu maladroits et pas très au fait de l'Histoire tragique du colonialisme", écrit l'élu sur Facebook.

Ont-ils eux-mêmes été dépassés par l’ampleur du bad buzz qu’ils ont contribué à créer ? En tout cas, ils condamnent les réactions disproportionnées. Deux jours après, les journalistes du Petit bulletin ont mis en ligne un nouvel article, de mise au point.  Le rédacteur en chef explique être retourné dans le café pour s’expliquer. "Il ne s’agit pas ici de réfuter l’information initiale", précisent les journalistes sur leur site. "Nous assumons pleinement notre travail de journaliste et cet article [...]. Faire de la période coloniale un argument de communication, c’est une plaie qu’il fallait mettre à jour." Et détaillent leur entrevue avec les deux gérants : "Nous avons rencontré deux personnes abattues, conscientes de la maladresse totale des propos cités, mais réfutant - et nous les croyons totalement après cette rencontre - tout racisme ou toute ambiguïté de leur part sur l’esclavage. Aucun d’eux n’est raciste ou soupçonné de complaisance envers l’esclavage", précise le Petit bulletin. 


Pour eux, le diagnostic est formel : "Les propos tenus lors de l’interview publiée mardi et le positionnement de leur lieu sont visiblement la conséquence d’une méconnaissance de cette période de l’Histoire, de légèreté sans doute quant à leurs recherches sur cette époque, dont ils ont voulu mettre en valeur l’esthétique par leur décoration et surtout, leur passion : le rhum." Précision, aussi, sur les"photos d’esclaves" dans les toilettes mentionnées par les barmans, que les journalistes ont retranscrit : les journalistes sont allés voir, et "n'ont pas vu de photos d’esclaves mais deux clichés encadrés : une maison de maître victorienne et un champ d'ananas", reconnaissent les journalistes. Qui plaident donc pour la clémence envers les deux gérants : "Dépassés par la maladresse de leur propos, ils ne méritent certainement pas la violence du traitement qui leur est infligé aujourd’hui. Il était de notre devoir de journaliste d’écrire ce malaise ressenti par l’utilisation d’éléments évoquant l’époque coloniale pour décrire leur bar et son ambiance", mais "les réseaux sociaux ont transformé cette information en vindicte populaire contre La Première Plantation : c’est indéfendable." 

De leur côté, les gérants ont demandé un droit de réponse, visible sur le site du Petit Bulletin, où ils expliquent la raison du nom de leur bar. "Notre volonté a été d'ouvrir un bar à cocktails, un lieu d'échanges, de partages, convivial autour du rhum, sa culture et son histoire", écrivent-ils. "Contrairement à ce qui a été retranscrit dans l'article, notre établissement n'a jamais eu la volonté de faire une quelconque apologie de la période colonialiste, période que nous condamnons. Le nom Première Plantation est une référence aux plantations de canne à sucre dont le rhum est issu. Ce nom fait également référence au fait que cette ouverture est une première pour nous, une première plante, notre premier établissement. Le mot plantation n'a dans notre esprit aucune connotation péjorative."

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