La difficile reconstruction de Noumouké Sidibé, héros oublié du Bataclan

SOCIÉTÉ
VIVRE APRÈS LES ATTENTATS - Noumouké Sidibé - ancien chef de la sécurité au Bataclan - sera reçu mardi par la secrétaire d'État chargée de l'aide aux victimes Juliette Meadel afin de trouver une solution à sa situation devenue difficile. Un an après l'attaque, l'homme de 38 ans ne peut reprendre le travail. Son avocat, Me Saïd Harir, espère un soutien de l'Etat et peut-être, la légion d'honneur pour celui qui "a sauvé plusieurs dizaines de vies".

Depuis plus d’un an, Noumouké Sidibé est en arrêt maladie. Comme certaines victimes du 13 novembre, l’ancien directeur adjoint de la sécurité au Bataclan souffre d’un "état de stress post traumatique sévère et invalidant". Médecins et psychiatres ont jugé son état incompatible avec la reprise du travail. Une reconversion professionnelle est préconisée. Après vingt années passées dans la sécurité dont quinze dans la salle de concert endeuillée, l’homme de 38 ans a touché une provision de 10.000 euros  du fonds de garantie. Mardi, avec son avocat Me Saïd Harir, il sera reçu par Juliette Méadel, la secrétaire d'Etat chargée de l’aide aux victimes. Son défenseur espère une indemnisation "juste" et "individualisée" et peut-être, la  légion d’honneur "pour son comportement héroïque" ce soir-là.


Ce 13 novembre 2015, Noumouké Sidibé a sauvé des dizaines de personnes en les hissant une à une au travers d'une petite trappe menant au toit. Le grand gaillard à la voix fragile nous parle de la vie d'après et de cette trop lente et difficile reconstruction. Lui espère juste que François Hollande tienne sa promesse : Après avoir enterré nos morts, il faudra réparer les vivants. 

Comment allez-vous aujourd’hui ?


Noumouké Sidibé. Tout est encore difficile. Ca a été trop violent. Accepter que votre vie bascule en une soirée, c’est difficile. Petit à petit, les gens sont retournés au boulot. Moi, mon boulot, c’était le Bataclan. J’ai tous les jours ces images en tête, je vis désormais avec. De toute manière, tout vous rappelle... On va dans les magasins, il y a des fouilles. Pour nous, c’est extrêmement compliqué à vivre alors je ne peux que penser aux familles des victimes... 


Vous êtes reçu mardi au ministère, qu’attendez-vous ?


Du jour au lendemain, tu ne travailles plus, tu veux faire ton métier mais tu te rends compte que c’est plus possible, tu en es incapable… J’ai travaillé dans la sécurité pendant vingt ans, je gagnais bien ma vie, ce n’était pas un petit boulot, c’était mon métier. Les vigiles du Bataclan ont été un peu abandonnés alors qu’on a été en première ligne. Les médecins disent qu’il faut que je me réoriente. Trouver une autre voie, c’est compliqué. Mon avenir est aujourd'hui un point d’interrogation. J’essaye de m’en sortir.  Le maire de Choisy m'a beaucoup soutenu (il a été décoré de la médaille de la ville, où il vit, ndlr) . Mais je regrette le manque d’accompagnement de la part du gouvernement, notamment en ce qui concerne l'aide financière et la reconversion. C’est vrai que la France  a été attaquée dans tous les sens et personne n’était préparé à ça. Je comprends qu’elle ait du mal à mettre la tête dans les dossiers de chacun mais comme l’a dit le président, on a eu des pertes humaines mais ceux qui ne sont pas morts, il va falloir les reconstruire et les accompagner. Pour l’instant, ce n’est pas trop le cas. 


Pouvez-vous nous raconter votre 13 novembre ?


Ce jour-là, j'arrive à 18 heures comme d’habitude. Je suis chef adjoint à la sécurité, ça fait 15 ans que je travaille au Bataclan pour une entreprise de sécurité privée, donc pour moi, c’était un vendredi normal. Vers 18h30/19h, tout le monde est en place et on procède à la fouille du public. C’est un public assez cool, avec les rockeurs, on n’a pas de problème. Il y a eu quelques retardataires puis le concert a commencé. Vers 21h40, j’étais avec mon collègue à la porte près du hall d’entrée et ils sont arrivés… Notre 'chance' à nous c’est qu’ils ont commencé avec le bar du Bataclan, on a entendu les tirs, on a vu les vitres se briser et deux personnes tomber. Après, c’est de l’instinct de survie. Mon collègue rentre dans la salle, il va à gauche, moi, je vais à droite. J’amène des personnes dans l’escalier de secours. Le régisseur réussit à ouvrir une trappe menant vers le toit et j’ai pu faire monter des gens, un par un. On s'est retrouvés avec une cinquantaine d’otages dans un appartement (au-dessus de la salle de concert). Il y avait cette femme avec une balle dans le dos, c'était tellement... particulier… On est restés là pendant deux heures trente. 

Quand je redescends, je vois les morts par terre, partoutNoumouké Sidibé

Avez-vous compris qu’il s’agissait d’une attaque terroriste ?


Au début, je ne savais pas vraiment si c’était un braquage ou une attaque. Mais très vite, j’ai entendu les terroristes parler. Les murs sont fins au Bataclan, j’ai tout entendu, j’ai compris… 


Après minuit, les hommes du Raid pénètrent enfin dans la pièce où vous vous êtes cachés…

 

Oui et c’était très violent. J’étais le seul noir, j’étais tout en noir, j’avais juste l’inscription Bataclan sur le dos du manteau alors j’ai pris une serviette blanche. On l’a agitée pour montrer que j’étais avec les otages, que j’étais le chef de la sécu. Après c’est normal, les policiers  ont fait leur boulot et se devaient de vérifier.  Mon manteau et mon portable sont restés dans l’appartement car on a été déshabillés. Je suis reparti en polo. 


Comment se passe la sortie ? 


Quand je redescends, je rentre directement dans la salle et je vois les morts par terre. Les corps partout. Dehors, il y a des cris, des pleurs. Je reste là un moment. Un médecin qui était déjà dans la salle me voit et me dit : ‘qu’est-ce que vous faites ici ?’. J’ai répondu ‘je travaille là’. Il m’a dit de sortir vite. De toute manière, c’était trop tard, j’avais tout vu. Après, on est rentrés à pied jusqu’à la gare d’Austerlitz et on est venu me chercher en voiture pour me ramener à Choisy. 


Avez-vous eu conscience d’avoir sauvé des vies ? 


Non, pas sur le coup. Tout cela a été très vite. On (avec son collègue "Didi" de la sécurité, ndlr) a peut-être eu les bons réflexes… Mais c’est l’humain qui a parlé, pas l’agent de sécurité. A un moment, j’aurais pu fuir mais il y avait tellement de personnes qui pleuraient. J'ai réalisé un peu plus tard quand des personnes ont essayé de me retrouver et m'ont contacté sur mon portable (pour le remercier, ndlr). 


Comment se passe la vie d'après ?


C'est difficile... On garde les images en tête, tout le temps. On passe des nuits sans sommeil. On se retrouve en famille mais on ne raconte pas tout. Mon père a 87 ans, il est malade, je le protège. Aujourd’hui, je vois un psychologue deux fois par semaine. Au début, ça aussi c'était compliqué. Les psys n’étaient pas préparés à entendre mon récit. Du coup, j’ai changé et j’ai un psy militaire qui s'occupe des gars sur les zones de guerre… Il faut sûrement laisser quelques années passées pour essayer de revivre normalement. Aujourd’hui, c'est trop tôt. Même les gens confondent un peu tout, il y a eu une scène de braquage à Paris vendredi et on a parlé de prise d’otages. Tout le monde est encore un peu sous le choc, la France est sous le choc, tout cela a été terrible… 


Comment avez-vous réagi aux propos du chanteur des Eagles of Death Metal qui a accusé les agents de sécurité de complicité ? 


On aurait dû s’organiser pour porter plainte mais ce n’est pas dans nos codes. On savait que tôt ou tard quelqu’un allait sortir une connerie. C’est venu de lui... Je ne vais pas le descendre non plus, c’est un chanteur qui a des problèmes de drogue… J’ai arrêté de tout écouter, ce qui est important, c’est de se recentrer sur la famille, les proches. 


Etes-vous retourné au Bataclan depuis ?


Oui, je suis allé devant mais je ne suis pas rentré. Je n’ai pas non plus été aux obsèques, ni aux concerts respectifs. J’ai été invité mais j’ai préféré décliner. Nous avons travaillé quinze années sur tant de concerts. On a vécu tellement de choses dans cette salle, il y a trop de souvenirs. C’était trop dur pour moi, je ne voulais pas danser sur… (silence). C'est encore trop dur. 

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