La division enseignée dès le CP-CE1 ? L’idée du ministre de l'Education partage

SOCIÉTÉ
MATHÉMATIQUES - Dans les colonnes de l’Express mercredi, le ministre de l’Education a proposé d’avancer l’apprentissage de la division, afin que les enfants maîtrisent les quatre opérations dès le CP et le CE1. Une méthode dite de Singapour, qui s’appuie sur les très bons résultats des élèves asiatiques.

Il faut le dire : en mathématiques, les petits Français ne sont pas des lumières, flirtant souvent, dans les classements internationaux, avec les bons derniers. La dernière enquête internationale TIMSS, qui a mesuré en 2015 les performances des enfants de CM 1 en maths et en sciences, le rappelle encore : la France figure à la 35e place sur 49 pays.


Pour améliorer les performances des élèves, le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, a lancé une nouvelle piste mercredi dans les colonnes de l’Express : avancer l’apprentissage de la division, et faire que les enfants maîtrisent les quatre opérations (addition, soustraction, multiplication, division) dès le CP et le CE1. Un mécanisme qui permet, explique le ministre, d’"acquérir ces automatismes cognitifs très jeunes". Aujourd’hui, la multiplication apparaît au CE2 et la division l’année suivante, en CM1. "Certains savoirs, s’ils ne sont pas bien ancrés dès le départ, ne seront pas bien maîtrisés dans le futur. Le plus grand service que l’on peut rendre aux enfants est donc de les aider à acquérir ces automatismes cognitifs très jeunes", argumente le ministre dans l'Express, sans toutefois annoncer une refonte des programmes scolaires, déjà remaniés il y a deux ans. 

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Les Français savent-ils encore faire des divisions ?

Apprendre plus tôt

Le ministre avait déjà développé cette conviction dans son livre "L’école de la République", paru en 2014 : "L'une de mes grandes convictions est qu'il est primordial de développer une mémoire de travail très tôt", écrivait-il. "La plasticité du cerveau est particulièrement forte dans les premières années de la vie."


Le ministre, féru de neurobiologies, s’appuie en fait sur une méthode dite de Singapour, qui considère que l’addition et la soustraction, opérations qui se comprennent l’une par rapport à l’autre, doivent être abordées simultanément. De même pour la multiplication et la soustraction. Cette méthode se veut "progressive et ne laisse rien au hasard", indiquent les manuels consacrés au sujet.  A la question de savoir si ce n’est pas trop tôt pour l’élève d’apprendre les quatre opérations parfois dès le CP, la réponse est non : "La méthode de Singapour procède par 'petites touches' : chaque notion est d’abord présentée puis, l’année d’après, approfondie, et ainsi de suite", explique le site lalibrairiedesecoles.com. Exemple : la division est enseignée dès le CP mais de manière très simple, sur des chiffres inférieurs à 20. Le symbole '÷' n’est introduit qu’au CE1, et les divisions de manière plus large au CE2. "Le fait d’introduire des notions de façon très simple puis de les revoir en profondeur l’année d’après permet aux élèves de s’y familiariser et donc de ne pas avoir d’appréhension lorsqu’une nouvelle notion est enseignée", poursuit le site. "Cette approche 'en spirale' (c’est-à-dire qui part des éléments les plus simples pour les complexifier progressivement) permet de poser des fondations solides, qui sont sans cesse révisées avant d’être approfondies".

Les syndicats expriment des inquiétudes

La méthode de Singapour a le vent en poupe avec, pour preuve de sa réussite, les élèves asiatiques qui brillent en tête des classements internationaux, en matière de maîtrise des mathématiques. Mais elle a aussi ses détracteurs, et depuis longtemps le débat fait rage entre les experts.  En 2008, la proposition d’introduire la maîtrise de la division en CE1 avait déjà été mise sur la table, mais l'idée avait essuyé un feu de critiques de la part des syndicats d’enseignants, qui la jugeaient irréaliste. "Poser une division suppose des connaissances qu’un enfant de 7-8 ans n’a pas (…) Toutes les études le montrent, c’est un pari impossible", estimait ainsi à l'époque Roland Charnay, ancien formateur à l’IUFM de Lyon, qui pilotait la commission 'mathématiques' d’élaboration des programmes de 2002. Face à la fronde, le ministre Xavier Darcos avait dû reculer. 


Et aujourd'hui, l’annonce du ministre, lancée sans plus de précisions, a surpris. Notamment le SNUipp, principal syndicat du primaire, qui s’est inquiété de ces déclarations, estimant qu’il fallait "que l’enfant soit mûr". Sur BFMTV.com, Alice Ernoult, présidente de l'Association des professeurs de mathématiques de l'enseignement public, a insi dit craindre une certaine précipitation. "Les enfants manipulent déjà les concepts sous-jacents aux quatre opérations dès la maternelle", indique-t-elle. "S'il s'agit de les maîtriser, cela nécessite du temps." Le Syndicat général de l’éducation nationale craint lui de voir des programmes déjà lourds se densifier encore, avec une surcharge de travail et du stress en plus pour les élèves, alors que le CP est déjà pour eux une année charnière... 


Mais d’autres experts, comme le mathématicien Jean-Pierre Demailly estiment eux que la méthode actuelle ne marche pas.  "On peut être abusé par une lecture superficielle des programmes : l’addition est introduite au CP, la soustraction à la fin du CP et au début du CE1, la multiplication n’apparaît qu’à la fin du CE1 et au début du CM1 mais dans les classes, il y a un retard d’au moins une année", estimait-il dans une audition pour un rapport d’information menée en 2006 par la commission des affaires culturelles et sociales. "On pourrait toutefois se dire qu’il est normal que les élèves ne sachent pas, à l’entrée en sixième, réaliser des divisions comme 80 : 6 (8 % d’échecs) ou 408 : 12 (46 % d’échecs). Mais il y a eu une seule fois, en 2002, une évaluation en cinquième, vite abandonnée tant les résultats étaient catastrophiques", développait-il. "Cela explique que quand on veut faire travailler la division en 4e, ce qui est indispensable, il faut y consacrer trois mois et qu’on prend ainsi du retard sur le reste du programme, au risque de s’attirer des critiques." 

Roland Charnay, en conclusion d'une tribune intitulée "La division, le plus tôt possible ? La division, le mieux possible !", publiée sur le site de l'Associaiton des professeurs de mathématiques (ADMPEP), répond en deux temps à la question "faut-il enseigner tôt la division ?" : "Oui, s’il s’agit de permettre aux élèves de résoudre, à l’aide de leurs connaissances disponibles, des problèmes dits 'de division'. Non, s’il s’agit de les mettre en difficulté en les confrontant trop précocement à ce que la division comporte de plus délicat et de plus complexe."

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