La solitude, nouveau fléau du siècle ? Des pistes pour en sortir

La solitude, nouveau fléau du siècle ? Des pistes pour en sortir

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INTERVIEW - Dans son livre "Un sentiment de solitude", la psychothérapeute et psychanalyste Monique de Kermadec dresse un état des lieux du sentiment de solitude, de plus en plus présent. Et, si le constat est éloquent, elle ne veut pas tomber dans le misérabilisme. Oui, on peut sortir de la solitude ! Interview.

LCI : Constatez-vous, au travers de vos patients, une augmentation du sentiment de solitude ?

Monique de Kermadec : La hausse du sentiment de solitude est réelle. C’est même un problème important, dans la société moderne. Cela peut-être dû, d’abord, à des facteurs extérieurs, que nous pouvons tous connaître : décès, séparation... La société a également évolué, il devient de plus en plus dur de construire du lien social. Nous avons ainsi tous plusieurs cercles sur lesquels nous pouvons construire des liens : la famille, le voisinage, les amis, les réseaux associatifs. Or, ils se perdent tous de plus en plus : maintenant, on quitte sa famille, les copains de la fac, pour aller travailler loin. Face à ce nouveau contexte, chacun réagit différemment : certains arrivent à repartir de zéro, à se faire de nouveaux amis dans un nouveau travail, à s’insérer dans des groupes différents. D’autres sont moins armés et démunis pour créer ces nouveaux liens. En fait, ce qui est en jeu, qui va faire la différence, c’est l’intelligence émotionnelle et relationnelle de chacun.

LCI : La solitude est-elle aussi plus "subjective" ?

Monique de Kermadec : Oui, ce qui me frappe c'est le ressenti de la solitude : un isolement intérieur, bien plus qu’un isolement social. Le sentiment d’être extérieur à un groupe, à la société, de se sentir exclu, rejeté. C’est souvent dû à des relations trop superficielles, des communications pas assez profondes... On va se promener dans la rue et avoir l’impression que tout le monde est en groupe, entre amis, en couple... C’est une solitude très subjective.

LCI : Est-ce inéluctable ?

Monique de Kermadec : Il y a des solutions ! Si on modifie certaines choses, ça peut changer. Il y a parfois le besoin d’en parler à un psychothérapeute, qui permet déjà de sociabiliser la parole. Mais il n'est pas toujours nécessaire d’en passer par là. On doit chercher à comprendre cette solitude, à se connaître, pour pouvoir changer le mode d’emploi.

LCI : Quelles sont les pistes alors, pour se sentir moins seul, dans la vie de tous les jours ?

Monique de Kermadec : Il est difficile d’aller contre son temps, mais il est nécessaire de résister à l’hyperconnectivité, aux écrans, devenus une addiction. Il est nécessaire de s’astreindre à avoir des liens réels avec les autres. C’est bien de dire à cinq copains des choses superficielles tous les jours, mais c’est encore mieux d’avoir au moins une personne à qui parler de ses problèmes, dans la vraie vie. De la même manière, il faut essayer de téléphoner plutôt que s’adresser des SMS, d’avoir des petites discussions dans la vie de tous les jours avec les petits commerçants qu’on préférera, autant que faire se peut, aux grandes surfaces. Egalement prendre du temps pour ses amis. On est tous très occupés, on court partout, mais est-ce que ce n’est pas important de maintenir ces relations ?

LCI : Dans votre livre, vous incitez aussi à se "nourrir spirituellement". Qu'est-ce que vous entendez par là ?

Monique de Kermadec : S’ouvrir spirituellement à des nourritures pour l’esprit permet de combler le vide que peut creuser une société matérialiste. Cela peut être très divers : se plonger dans la philo, les arts, la méditation, la littérature, la théologie. Et de manière générale, ne pas hésiter à adopter toutes les pratiques qui mènent à une meilleure connaissance de soi, une meilleure respiration, un recentrage sur soi.

LCI : Cela passe par un changement de comportement dites-vous ?

Monique de Kermadec : En effet, sinon, tous les conseils de sociabilisation n’y changeront rien. On peut essayer d’aller vers les autres, s’inscrire à des voyages organisés, aller sur des sites de rencontres... Mais il faut surtout aussi essayer de comprendre comment nous en sommes arrivés là, comment nous nous protégeons des autres. Peut-être que nous nous sommes construit un personnage, auquel il faut renoncer pour être plus authentique. Peut-être aussi, ne pas s’accrocher au mythe du couple qui comblerait tout sentiment de solitude... Il faut changer son regard. Réfléchir et envisager le point de vue de l’autre, perdre l’habitude de tout centrer sur soi et de se faire passer en premier. Il faut d’abord l’observer, pour savoir comment il est, comment il fonctionne. Le plus dur est d’accepter les échecs. Certains dans leurs premières tentatives d’ouverture ont été blessés, et disent que ça ne vaut pas la peine, se replient sur eux même.

LCI : Vous dites aussi que la solitude, cela s’apprend, dès le plus jeune âge. Or, nous l’apprenons de moins en moins...

Monique de Kermadec : Il y a une éducation de la solitude. Le rôle de la famille, de l’apprentissage, est très important. Quand on est petit, on apprend à être seul. L’enfant va apprendre à jouer seul, et apprendre à puiser dans ses ressources pour ça. Il va se sentir en sécurité, parce qu’il joue avec ses parents et que l’adulte est proche. En grandissant, il va bien gérer sa solitude car il a intégré cette présence. L’enfant qui n’a jamais appris cela, part plus défavorablement. Aujourd’hui, se multiplient ce que j’appelle des "enfants orphelins", comme les enfants de famille aisées avec des parents toujours occupés, qui sont gardés par des tiers, et sont constamment ballotés avec des adultes qui ne les investissent pas forcément humainement. Il y a une sécurité physique, mais la sécurité affective ne se construit pas.

LCI : Vous évoquez cependant une "bonne solitude", de quoi s'agit-il ?

Monique de Kermadec : Bien sûr, il faut le rappeler : il y a une solitude positive, créatrice. Elle permet de se ressourcer, de créer. Mais l’homme est un animal social. On a besoin de la société pour faire reconnaître ses talents. Il ne faut pas que la solitude soit subie !

>> "Un sentiment de solitude, comment en sortir", de Monique de Kermardec, aux éditions Albin Michel. 16 euros.

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