L'affaire Adama Traoré et la question raciale dans le comportement de la police

L'affaire Adama Traoré et la question raciale dans le comportement de la police

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VIOLENCE - La mort d’Adama Traoré reste entourée de zones d’ombre. Si les rapports ont rejeté la thèse des violences policières, il n’en reste pas moins que les gendarmes ont fait usage de leur force physique pour interpeller le jeune homme d’origine malienne, et notamment avec la technique du plaquage ventral. Une méthode qui a fait au moins 8 morts ces dix dernières années selon l’Acat, qui fait part de victimes majoritairement d’origine maghrébine et africaine.

"Il y en a marre de ce racisme d’Etat !" Devant la gare du Nord à Paris le 30 juillet, les mots étaient forts. Proches et soutiens se sont rassemblés pour demander "justice et vérité" autour de la mort d’Adama Traoré. Si la cause de l'asphyxie de ce jeune homme d'origine malienne n'est pas encore déterminée, les circonstances de son interpellation révèlent bien l’usage de la force par les gendarmes. Le procès-verbal rapporte qu’Adama Traoré a "pris le poids (du corps des forces de l’ordre) au moment de son interpellation". Si toute violence policière a été exclue par les deux autopsies, cette technique d’interpellation – le plaquage ventral –  n’en est pas moins violente, voire fatale, car elle entrave la respiration et peut conduire à une asphyxie, comme le notait Amnesty en 2011, et elle pourrait être à l'origine du syndrome asphyxique d'Adama Traoré, estime un des avocats de la famille. Cette dernière, qui qualifie sa mort de "bavure", a décidé de porter plainte pour "violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner".

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Le rassemblement de soutien, qui a réuni près d’un millier de personnes, comptait également des militants de la cause noire et contre les violences policières. Sur les pancartes des manifestants on pouvait ainsi lire : "Non au racisme, non à la violence policière", "Marre des criminels en uniforme", "La vie des Noirs compte". Car au-delà de la seule affaire Adama Traoré, c’est bien l’ensemble des minorités qui crie au ras-le-bol. "Adama Traoré, c’est l’affaire de trop. Il y a pleins d’histoires similaires à la sienne. Il aura fallu qu’on brûle des voitures pour qu’on médiatise cette affaire", s'insurge Amel Bentounsi, porte-parole des collectifs Urgence notre police assassine et Stop au contrôle au faciès. La mort du jeune homme avait en effet entraîné plusieurs nuits de violences dans le Val-d’Oise.

"Un policier a tendance à orienter son contrôle"

L’ampleur de cette affaire est telle qu’elle a trouvé écho outre-Atlantique. Dans son éditorial du 29 juillet titré "Black Lives Matter in France too" ("Les vies noires comptent aussi en France"), le New York Times a épinglé "l’impunité" des forces de l’ordre face à la mort d’Adama Traoré. Le journal américain écrit : "Les organisations de défense des droits de l’Homme ont fait état ces dernières années d’une culture d’impunité, profondément ancrée au sein de la police française, et donnant lieu à des abus à l’égard des minorités."

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En dépit de statistiques officielles communiquées par le ministère de l’Intérieur, il est impossible de chiffrer le nombre exact de victimes, blessées ou mortes, du fait de violences policières. Mais plusieurs études ont été menées pour tenter d’établir un état des lieux. Parmi elles, un rapport de 2009 du CNRS , fait état de l'apparence physique comme d'un critère d'interpellation. Outre l'incidence du style vestimentaire, on y apprend que "les Noirs couraient entre 3,3 et 11,5 fois plus de risques que les Blancs d’être contrôlés […]. Les Arabes sont sept fois plus susceptibles que les Blancs d’être contrôlés". Côté police, on répond état d'urgence et lutte antiterroriste : "Dans une période comme celle-là, et ce n'est pas le bon réflexe, un policier a tendance à orienter son contrôle vers ces personnes-là", reconnaît Philippe Capon, secrétaire général adjoint du syndicat Unsa police. "Ce n'est pas pour cela qu'il faut cataloguer toute la population musulmane de France bien sûr, mais on a des critères."

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Une situation qu'Amel Bentounsi déplore : "Aujourd’hui le constat, c’est qu’on reçoit énormément de plaintes de contrôles au faciès abusifs. Très clairement, on est contrôlé ou taxé de voyou en raison de sa couleur de peau." Dans un rapport , le collectif citoyen a recueilli des témoignages de personnes contrôlées victimes d’insultes – parfois racistes –, de violences, voire d’attouchements sexuels. "Il y a eu des actes de viols avec des matraques sur des jeunes, rabaissés ainsi dans la rue", ajoute-elle encore. Les violences ? "Je refuse de reconnaître qu'il y a des abus ou des violences lors de contrôles, il n'y a qu'à la justice de le dire", répond Philippe Capon, qui souligne toutefois que "la mort d'une personne lors d'une interpellation reste toujours un drame".

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La logique de la "classe dangereuse"

En effet, des personnes sont mortes à la suite d'interpellation, comme Adama Traoré. "Un mort chaque mois en moyenne, trois en juillet", énumère Amel Bentounsi. Le rapport de mars 2016 de l’Acat (Action chrétienne pour l’abolition de la torture) fait état d’un "bilan très mauvais", explique son porte-parole Pierre Motin : "Sur 89 cas étudiés de violences policières entre 2005 et 2015 (dont 26 mortels, ndlr), huit sont morts à cause des techniques de plaquage ventral et de pliage, quatre au taser et un au flash-ball", détaille-t-il. Parmi ces victimes, "en très grande majorité, de jeunes hommes issus de minorités visibles, maghrébine ou d’Afrique subsaharienne". Sur la même période, le collectif Urgence la police assassine a répertorié 103 jeunes personnes noires ou arabes mortes du fait de la violence policière.

"J’ai le sentiment que, parce que je suis noir, le policier en face de moi va être moins enclin à respecter mes droits", confiait à metronews ce jeune homme venu manifester devant la gare du Nord le 30 juillet. Pas de quoi étonner le sociologue Mathieu Rigouste : "La police emploie plus facilement la force quand on est pauvre ou basané. C’est la logique de la classe dangereuse. Mais il n’y a pas que dans les quartiers populaires, il y a aussi contre les migrants aux frontières, les prisons…"

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"Avec l’impunité, on crée des monstres"

"C’est de la responsabilité de l’Etat, poursuit-il. Les crimes policiers ne tombent pas du ciel. L’Etat gère, encadre et produit la violence que la police distribue. Et le racisme de la police est structurel, il vient d’en haut". Cette question raciale dans les violences policières est aussi liée aux questions sociales et économiques, en dépit des "rhétoriques de légitimation de la domination policière" qui font un lien entre banlieues et délinquance. "La reproduction de la société capitaliste nécessite d'encadrer les classes les plus dominées pour empêcher qu’elles s'organisent et s’émancipent. On n’a jamais vu un policier faire une clé d’étranglement à un délinquant financier", compare-t-il.

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Mathieu Rigouste  va jusqu’à parler d’une "violence institutionnalisée, car la police est couverte par la justice". En effet, peu de policiers ont été condamnés dans les affaires de violences policières. Le rapport de l’Acat compte "sept personnes qui ont été condamnées, dont une seule à de la prison ferme", détaille Pierre Motin. Dans "l’affaire Adama Traoré", l’avocat Me Bouzrou a estimé que le parquet avait fait preuve d’opacité et communiqué de manière "partielle et partiale" en "éludant les éléments les plus importants du dossier". Les avocats de la famille ont demandé le dépaysement du dossier, pour qu’il soit traité par un autre tribunal que celui de Pontoise. "Quand il y a enquête, ce sont les propres collègues du policier mis en cause qui enquêtent sur lui, donc il y a un vrai problème d’indépendance", explique encore Pierre Motin. "Maintenant, on n’a plus envie de se taire, assène Amel Bentounsi. Avec l’impunité, on crée des monstres. Et une société qui ne prend pas soin de ses enfants aura le retour de bâton."

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