Laura, infirmière : "Les patients sont devenus de simples numéros de chambre"

SOCIÉTÉ
LE BLUES DES BLOUSES BLANCHES – Après un premier arrêt de travail en septembre, les personnels soignants sont de nouveau en grève, ce mardi 8 novembre, pour dénoncer la dégradation de leurs conditions de travail. Laura, jeune infirmière en Ehpad, raconte sa galère quotidienne à LCI.

Article publié pour la première fois le 14 septembre 2016


Ce n’est pas vraiment ainsi qu’elle pensait remplir ses journées. Il y a tout juste trois ans, lorsque Laura* décroche son diplôme d’infirmière, elle a en tête de grandes idées et une envie, toute simple : "Travailler dans le social, aider les gens." Elle est alors loin de s’imaginer que deux CDD plus tard, elle ne pourrait apporter à ses patients malades que l'attention que l’on accorde "à des objets, à de simples numéros de chambre". 


Car par manque de temps, Laura l’assure, elle ne peut pas se permettre davantage. Et c’est bien là ce qui a transformé son métier, dans un Ehpad (Etablissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes) du Maine-et-Loire, en course contre la montre au quotidien. "Sur une matinée, l’équipe devrait être constituée de six aides-soignants et d’un(e) infirmier(e) pour trente résidents", détaille la jeune femme, interrogée par LCI  à l'occasion de la grève  du personnel soignant pour dénoncer la dégradation de ses conditions de travail. "Mais le plus souvent, les aides-soignants ne sont qu’au nombre de quatre ou cinq. Résultat, les infirmier(e)s qui, en EPHAD, sont surtout préposé(e)s aux soins techniques délégués par les médecins, se retrouvent à assurer aussi la toilette et le repas des patients."

Des erreurs courantes

Une attention de tous les instants pour un personnel multitâches, qui, implacablement, conduit à des erreurs. Laura poursuit : "Nous avons un téléphone à disposition. Donc en dehors des horaires du standard, on fait aussi office de secrétaire, au beau milieu de soins qui parfois peuvent être délicats. C’est dangereux. Alors les erreurs de soins et de médicaments sont courantes. Dans le jargon, on appelle cela des 'événements indésirables associés aux soins'. Ils sont recensés en fin d’année et bien souvent, c’est le manque d’effectifs qui est en cause."


Très concrètement, l’emploi du temps de Laura se déroule sur des cycles de dix jours : quatre soirées jusque 21 heures, un jour de repos, cinq matinées à partir de 6 heures. A la mi-journée, une demi-heure de pause déjeuner, rarement respectée. "Les pauses, je les zappe souvent. Le matin, je me limite à une tasse de café pour tenir toute la journée sans pause pipi. Quand j’y arrive, j’en suis fière et c’est triste. Parfois aussi, les journées sont tellement longues et intenses que le soir, je me dis ‘j’ai soif !’. Evidemment, j’en ai oublié de boire !" Un rythme effréné parsemé de 14 jours de RTT par an… quand ils ne sont pas rabotés. "Régulièrement, on nous rappelle pendant nos jours de récupération, parce qu’il manque des effectifs. Et je dois dire que l’ambiance s’en ressent. Tout le monde est tendu dans le service."


Quand on dit à une vieille dame de faire sous elle...Laura

Une tension que les patients âgés de cet Ehpad doivent eux aussi ressentir. Laura s’en rend compte, mais ne peut rien y faire. "Aujourd’hui, je n’ai pas l’impression de faire correctement mon travail", déplore-t-elle. "Je suis tellement pressée toute la journée que j’en oublie de dire bonjour, le matin, aux patients et aux familles, à tous ces gens en détresse. Faute de temps, j’en arrive à refuser d’emmener un patient aux toilettes, et je lui dis de faire dans sa couche. Et bien croyez-moi, quand on demande à une vieille dame de 70 ans de faire sous elle, on se sent nulle. Et terriblement impuissante."


* Le prénom a été changé par souci d'anonymat

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Les infirmiers en grève pour dénoncer leurs conditions de travail

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